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Le réseau global de troc en Argentine

vendredi 12 juillet 2002

Le but de ce réseau d’entraide économique est de faciliter aux différents secteurs les plus touchés par la crise, tels que les chômeurs, les jeunes, les immigrés, les petits producteurs, les commerçants, les artisans, etc., leur accès aux produits et aux services sans l’utilisation de monnaie formelle. Ces produits et services peuvent s’échanger directement contre leur travail et/ou des articles produits par les consommateurs eux-mêmes.

Cette production à son tour élargit l’offre de ce marché dont la croissance
est vertigineuse et inespérée dans un monde qui a montré son incapacité à intégrer la plus grande partie de la population dans l’économie.

Il s’agit d’une forme de troc multiréciproque, différente de celui du passé.
C’est une instance solidaire de participation et d’intégration sociale,
génératrice de postes de travail et d’articulation d’activités économiques et culturelles. Des dizaines de milliers de personnes prennent part à ce marché du troc. De bons appelés “crédits” permettent les échanges.

L’élément clé de ce laboratoire à ciel ouvert est l’utilisation d’une monnaie complémentaire propre, appelée “monnaie sociale” ou “monnaie de troc” dont l’unité de compte est le “crédit”. Cette monnaie est distribuée de façon équitable et sans intérêt aux associés (également appelés “prosommateurs” car ils sont à la fois producteurs et consommateurs) à hauteur de 50 crédits par an et par personne. Ainsi, cette monnaie en
circulation augmente au fur et à mesure qu’augmentent le nombre de participants et l’activité économique. Ceci signifie que le troc traditionnel réalisé entre deux personnes et en une seule fois a évolué vers une forme d’échange multiple disposant d’un outil physique afin de faciliter l’évaluation des biens. Cet outil présente des différences substantielles avec une monnaie formelle et son contrôle est effectué par la dynamique propre du réseau.

Durant ces dernières années, le troc, outre sa condition de refuge économique et social ponctuel de survie pour des centaines des milliers d’Argentins appauvris, a généré une culture sociale autonome, qui permet de
répondre aux besoins de base, une alternative au “marché formel”. Le troc a réussi grâce à sa créativité, son autonomie, sa liberté et un grand effort de militantisme social, à développer des mécanismes de fonctionnement et des règles générales qui lui sont propres et qui sont reconnues non seulement par l’ensemble des
“prosommateurs” mais aussi par de larges secteurs de la
société.

Cette société de troc se base sur quatre piliers :

- Le “crédit” : il s’agit d’une monnaie interne mise en circulation au moyen du prêt équitable accordé à chacun des membres agréés, c’est-à-dire, “par le bas” et sans intérêts. La combinaison de “crédit” et de monnaie formelle n’est pas admise dans la composition du prix des biens, ni leur convertibilité. C’est un article de plus, dont la valeur dépend des lois de l’offre et de la demande du marché même du troc.

- C’est un marché de haute réciprocité (tous offrent et tous acquièrent) et à grande vitesse de circulation monétaire (les crédits sont dépensés avec la même facilité qu’ont les gagne). Les produits et les services offerts sur ce marché sont similaires à ceux que l’ont peut retrouver sur le marché formel : il peut s’agir soit d’excédents de stocks, soit d’articles provenant de
commerces ayant fait faillite. Le rôle de commerçant de détail, appelé “revendeur”, est très répandu. Cependant, les producteurs découvrent peu à peu les avantages compétitifs d’un statut “amphibie” leur permettant
d’exister à la fois sur les deux marchés : le marché formel et le troc.

- C’est également une organisation en réseau, horizontale, et à grande autonomie pour les différents acteurs : prosommateurs, clubs de troc,
réseaux de troc, entreprises, organisations non-gouvernementales (ONG) et État. Les conflits sont ainsi presque toujours réglés à l’intérieur même du réseau (principe de discrétion). Cependant, il est nécessaire de promulguer des lois fixant les droits et les obligations de chacun de ces différents acteurs et de donner un cadre légal à l’activité.

- Il s’agit enfin d’une production à l’échelle humaine. Le marché du troc permet d’inclure des producteurs qui ayant une production réduite n’ont pas la possibilité d’être compétitifs. Le réseau de troc leur offre un marché protégé pour placer leurs produits avec peu d’investissement logistique, publicitaire, etc.

Quelques précisions sur le fonctionnement du système

- Les marchés du troc se déroulent sous forme de “nodos”
(centres de troc) : dans de vastes espaces (usines fermées, clubs, paroisses, écoles, terrains, etc. …) mis à la disposition de la communauté, où les prosommateurs se retrouvent en général deux fois par semaine.

- Ces “nodos” sont organisés par des ONG communautaires et sont absolument indépendants de toute filiation politique partisane, religieuse ou autre.
Ils ne répondent qu’à l’intérêt des prosommateurs et au développement de la communauté d’appartenance du “nodo”.

Les organisations de la communauté à l’origine du “nodo” sont en relation de coordination générale avec les organisations qui soutiennent le mouvement du troc au niveau national et local.

De même, ces organisations essayent d’obtenir l’appui d’organisations gouvernementales et non-gouvernementales ; elles essayent d’étendre leurs
activités vers la recherche de solutions aux problèmes urgents et complexes posés lors de chaque nouvelle rencontre de “prosommateurs”. Elles sont en relation avec les secteurs de la production et du commerce en vue d’une diversification des offres du “nodo”, d’une intégration verticale en monnaie sociale de la production des prosommateurs associés, de la formation des associés et des prosommateurs, du contrôle permanent de la qualité et, en général, d’une solution aux multiples problèmes posés par la gestion du “nodo”. Par ailleurs, elles se chargent de la formation des “coordinateurs” responsables du fonctionnement du “nodo”.

Toutefois, le problème fondamental rencontré par les organisations qui soutiennent le développement et la gestion des “nodos” est l’insuffisance de l’offre alimentaire qui s’aggrave de jour en jour, pénalisant ainsi les secteurs les plus pauvres de la communauté.

Les prosommateurs offrent au sein du “nodo” des produits et des services.
Une fois confirmée la participation régulière d’un prosommateur au “nodo”, il est intégré en qualité d’ “associé”. Il lui est accordé un certain apport
en “crédits”, ainsi qu’une carte d’identification délivrée par les mécanismes formels et reconnue par l’ensemble des prosommateurs du réseau.
Les activités d’échange dans les “nodos” sont facilitées par la circulation de petits billets, “monnaie sociale” ou “crédits”, reconnus par les prosommateurs comme instruments d’échange. L’usage d’argent est interdit
lors de ces échanges multiréciproques, raison pour laquelle le troc ne favorise ni ne protège contre l’évasion fiscale.

Un exemple

Quand une personne vient pour la première fois dans un “nodo” de troc, on la fait participer à une première réunion d’information sur le système. A cette occasion, elle peut exposer les raisons qui l’ont poussée à venir.

L’origine sociale et la situation économique et professionnelle des participants aux premières réunions a évolué avec l’approfondissement de la crise. A l’origine, les personnes qui venaient au système de troc étaient essentiellement des femmes au foyer en quête d’une aide supplémentaire au revenu familial, des jeunes qui ne réussissaient pas à trouver un premier emploi, et parmi eux, des “enfants ou jeunes de la rue”, des chômeurs aux expériences diverses, expulsés des organismes publics et privés, ainsi que
des travailleurs indépendants ayant vu leurs revenus se réduire de façon drastique.

A l’heure actuelle, viennent s’ajouter à ces premières catégories de personnes, des professionnels (psychologues, ingénieurs, architectes, avocats, etc.), des techniciens (de pratiquement toutes les spécialités), des petits entrepreneurs et des commerçants.

Les premières réunions ont lieu une fois ou deux par rencontre de troc et le nombre de participants est d’environ 10/15 personnes. Ces réunions sont de
véritables révélateurs de la crise profonde que traverse le pays ; chacun présente sa situation personnelle et des solutions aux problèmes les plus urgents sont cherchées par l’ensemble des participants. Les difficultés les plus fréquentes touchent à l’alimentation, à la santé, au logement, et leur
raison commune : le chômage, avec sa conséquence principale, l’absence de revenus.

Le but est d’aider les participants en leur faisant redécouvrir leurs capacités, leurs connaissances, leur formation ou habilité, qui leur permettraient de s’intégrer au système du troc en qualité de prosommateurs.
C’est-à-dire, à retrouver leur dignité de travailleur, la conviction qu’ils sont encore utiles à la société à laquelle ils appartiennent, et que “l’on
attend beaucoup d’eux”.

Sont analysées ensuite les problématiques de chacun afin de trouver dans le système informel du troc les solutions adéquates. Le système répond dans la
mesure de ses modestes possibilités. S’agissant d’un problème de santé, la personne est orientée vers un médecin dont la consultation est payable en “crédits” ; s’agissant d’un problème de logement, le système solidaire essaye de trouver un loyer payable en “crédits” ; s’agissant d’alimentation, la réponse est souvent apportée par l’offre même du “nodo. Il en va de même dans les problèmes d’emploi. Dans ce cas, la personne est orientée vers d’autres qui produisent ou proposent le même service, ou bien, inversement,
qui pourraient être à la recherche d’un produit ou d’un service pour compléter leur offre ; la constitution d’équipes de travail est encouragée ainsi que la formation des plus jeunes par ceux qui, avec plus de capacités et d’expérience, font déjà partie du réseau de troc ; l’offre des services et/ou produits est adaptée au “marché” du réseau de troc ; la micro-entreprise (en général, textile ou alimentaire) est encouragée, etc.

Bien entendu, les problèmes parfois complexes, voire insolubles, restent sans solution. Mais c’est déjà un premier pas positif que de pouvoir les exposer dans un environnement solidaire et de contention.

Perspectives générales

Le système réciproque et solidaire de l’économie informelle est porteur d’espoir. Il offre la possibilité d’asseoir de nouvelles bases pour la reconstruction des relations sociales et productives, respectueuses de la
dignité et principes élémentaires de justice sociale.

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