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Les otages du pire

lundi 5 août 2002

A mon retour d’Argentine, lors de mon dernier voyage, j’ai eu la certitude que j’avais voyagé à l’intérieur d’une blessure.
Une blessure très intime et unique, la mienne, et cependant multiple et extérieure, d’être celle de tous ou presque tous les Argentins qui habitent en Argentine.

Esthela Solano Suarez est Psychanalyste
Membre de l’Association Mondiale de Psychanalyse

Pero por mas que uno sufra
un rigor que lo atormente,
no debe bajar la frente
nunca por ningun motivo...

Depuis mon retour, je suis restée sous l’emprise de la tristesse, entre la perplexité et le deuil, du fait d’avoir constaté cette sorte de naufrage, ou d’agonie irrémédiable qui désole mon pays.
Comment est-il possible que cela ait eu lieu ? On dirait un cauchemar . Du moins, la vie quotidienne en Argentine a pris pour la plupart l’allure d’un cauchemar. C’est encore pire, c’est l’émergence du réel sans la couverture d’aucun rêve. C’est le réveil du rêve du « grenier du monde » à une réalité d’urgence alimentaire.

L’urgence et la précarité sont actuelles, cependant l’agonie a commencée il y a plusieurs décennies. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’une agonie dûe au hasard, produit du gaspillage, de la mauvaise administration ou de l’inconscience collective. Non, c’est pire. Il s’agit peut-être d’une mort pas seulement annoncée, mais calculée avec précision.

Si nous voulons fixer un trait de repère, voir le degré zéro de cette course desvastatrice, nous pouvons nous référer au Plan Condor. Ce fut le point de départ du grand chapitre de l’histoire de l’infamie qui, au siècle dernier, s’était soldée par 30 000 disparus, des camps d’extermination et une diaspora d’exilés. C’est le début de l’hémorragie avec aussi bien la perte de vies que la perte de professionnels formés par les Universités Argentines. Parmi ces derniers, il y a ceux qui ont été obligés de partir, et ceux qui, étant partis pour quelque temps, n’ont pas pu rentrer, à cause de leurs idées ou positions politiques.

On se rappelle la suite : la paix des cimetières avec la dictature militaire puis, le retour de la démocratie. A cette époque, le libéralisme économique, récemment appliqué avait déjà dévasté l’industrie nationale. Ce qui en suivra, au cours du premier acte de théâtre de la démocratie, ce fut la spéculation financière avec l’hyper-inflation comme corollaire. Le deuxième acte, fut marqué par la mise en place de la privatisation des entreprises, euphémisme qui désigne le saccage honteux qui ont englouti tour à tour, le gaz, l’eau, le téléphone, le pétrole, la pêche Atlantique. Qui a donc bénéficié de cette politique économique ? Où ont été investis les bénéfices de ces opérations de privatisation ?

Dans cette perspective, les frontières furent ouvertes à l’importation des produits. En conséquence pour favoriser la consommation, on poussa au crédit, créant par la suite un oasis virtuel de prospérité. Or, ce mirage allait de pair avec la parité peso-dollar. De ce fait, l’envers de ce mirage fut catastrophique pour les exportations, notamment au niveau des produits agricoles. Par voie de conséquence, les fermiers et les petits propriétaires ruraux se trouvèrent dans la ruine, ce qui contribua à rompre l’équilibre déjà précaire entre la ville et la campagne.
On a vu émerger par la suite une montée désopilante du chômage. A ce moment, des nouvelles lois ont été décrétées afin de supprimer les droits jadis acquis au niveau de la protection des travailleurs. Cette ruse fut appelée « flexibilité du travail » . Conjointement à cette atteinte aux droits des travailleurs, une réforme éducative fut promue, laquelle a scié les bases , voire les fondations de l’école publique, noyau et ciment d’une société caractérisée jadis par la fierté d’avoir un des plus bas indices d’analphabétisme .

Ensuite les différentes supressions budgétaires ont mis à sac le reste, mettant à mal les infrastructures aussi bien au niveau de la culture que de la santé.
Le résultat, on le connaît bien. Aujourd’hui pour une population de 36 millions d’habitants, 15 millions se trouvent sous le seuil de la pauvreté. Ainsi le soir, dans la capitale, une foule en détresse attend devant les immeubles des quartiers élégants, pour accéder aux poubelles ; d’autres font la queue depuis l’aube devant les hôpitaux pour essayer d’obtenir un rendez-vous chimérique, lequel arrive, dans la plus part des cas, trop tard ; les retraités, habitués au jeu de piste, doivent dénicher le lieu où ils toucheront enfin une aumône, pourvu que la mort ne vienne les prendre par surprise, au milieu de l’interminable attente ; tandis que d’autres font la queue devant les Ambassades cherchant une bouée pour échapper au naufrage. Il y a aussi ceux qui font la queue devant les bureau de change pour changer les pesos qu’ils ont pu récupérer à la banque, à la moitié de leur valeur, pour acheter des dollars, qui leur coûtent trois ou quatre fois plus. Faire la queue ou attendre dans une queue c’est la nouvelle manière d’être-dans- le -monde pour les Argentins.

Attendre dans une queue devient une obligation , non pas pour porter remède à l’irrémédiable, mais pour étouffer le désespoir de la vie quotidienne. De ce fait, il paraît que certains, ayant compris la valeur d’une bonne place dans la queue, ont décidé de la commercialiser pour dix pesos !

Misère, chômage, analphabétisme, mortalité infantile, syndrome de dénutrition, urgence sanitaire, sont, entre autres, les conséquences catastrophiques qui résultent de ce quart de siècle de dévastation insensée.

Tiens ! A propos de l’urgence sanitaire, nous pouvons nous permettre d’introduire ici un petit exemple à titre de "vignette" . Au cours du mois de février dernier, interpellés par l’urgence sanitaire et alimentaire déclarées officiellement dans notre pays, un groupe d’Argentins habitant à Paris s’est réuni. Il s’agissait d’organiser, dans la mesure de nos possibilités, un mode d’action ou de participation solidaire, pour venir en aide à nos compatriotes. A cette occasion les uns et les autres évoquaient différentes pistes pour demander de l’aide à des organismes ou à des associations. C’est alors que quelqu’un a pensé à son voisin, qui, tout d’un coup lui est apparu comme la personne indiquée par la fonction éminente qu’il occupait dans le domaine de la Santé.

Ainsi, armée de courage, elle frappa a sa porte afin de lui demander conseil, et grande fût sa surprise de constater qu’il était exactement celui qui était en mesure de déclencher une opération d’aide sanitaire.

Néanmoins, notre interlocuteur fut très surpris d’apprendre par nous les circonstances critiques que vivait notre pays, et s’étonnait de ne pas avoir été sollicité par la voie officielle.
Oubli , négligences, retards ? Peu importait, puisque maintenant, si l’on obtenait la mise en forme d’une demande officielle provenant d’Argentine, il devenait possible de mettre en place l’envoi rapide des médicaments. Ainsi, l’insuline, les antibiotiques, les seringues, les plaques radiographiques, l’anesthésie, bref, tout le matériel nécessaire pour pallier au déficit sanitaire, pouvait désormais parvenir aux malades. C’était donc possible, puisqu’il y avait des moyens pour parer à l’urgence.

Mais nous fûmes ensuite témoins d’une série de démarches, aussi bien bureautiques que stériles, lesquelles étouffèrent le projet dans un premier temps, l’annulant par la suite pour que rien ne se fasse.
S’agit-il de négligence, de manque d’efficacité ou de manque d’intérêt ? Non , c’est pire. Il est question d’une volonté qui fait obstacle conjointement à une acéphalie irrémédiable.

Pour toutes ces raisons, en ce moment, il est évident plus que jamais en Argentine que l’Autre n’existe pas. Mais l’inexistence de l’Autre n’est pas propre à l’Argentine, cette inexistence est de structure, et notre époque la met à nu. Néanmoins, à la place de l’Autre qui n’existe pas, viennent s’inscrire des dispositifs de discours qui font exister le lien social. Ainsi les discours supportent les formes d’organisation sociale qui sont représentatives des différents intérêts universaux. De la confrontation des discours surgit un « calcul » sans sujet, lequel trouve, pour s’accomplir, des agents de circonstance, selon les différentes conjonctures politiques.

Il serait aisé de supposer que l’Argentine est aujourd’hui un laboratoire. Un laboratoire de mise à l’épreuve et de vérification , dans le cadre de la mondialisation, des batailles financières imposées par l’ultra libéralisme financier. On se trouverait dès lors dans le cadre d’une logique régie par la confrontation et la dispute d’intérêts liés aux différents marchés communs. Dans ce sens, il ne serait pas insensé de penser que l’Argentine se trouve au cœur d’une guerre financière, livrée par ceux qui se disputent aujourd’hui une nouvelle redistribution du marché mondial. Il se pourrait que si l’Argentine se trouve poussée aux limites de sa perte, elle entrenairait dans son gouffre ses voisins du MERCOSUR , ce qui permettrait de les assimiler ultérieurement à un nouveau Marché Commun qui s’étendrait depuis l’Alaska jusqu’en Antarctique, via le traité de l’ALCA (consulter) Les USA, la dette illégitime,
l’ALCA et les militaires
. Un des problèmes cruciaux du XXI siècle est celui des ressources alimentaires et énergétiques. Or, d’où proviendront les hamburgers de Simpson au cours du siècle qui a vu apparaître sa face inédite le 11 septembre ?

En tout cas, ce qui apparaît au plein jour c’est que les Argentins sont devenus les otages d’un enjeu inhumain. On n’a pas seulement enlevé le fruit de leur épargne, mais pis encore, ils ont été privé des conditions de possibilité de l’existence du lien social. En effet, au delà de la misère quotidienne et de leur cortège de phénomènes catastrophiques au niveau social, il s’est produit un ravalement cynique des semblants propres à soutenir les principes élémentaires du contrat social. Le piétinement des semblants va de pair avec la faillite des institutions, dont la fonction est celle de garantir, sur le fond d’inexistence de toute garantie, les bases mêmes du fonctionnement de la société.

Ce que démontre la crise Argentine c’est qu’il n’ y a pas de limite, ni de fond, quand on rentre dans le règne du pire. Dans ce sens, la rupture de la conjoncture intime du lien social, la faillite de la loi, l’irrationnel au poste de commandement, témoignent qu’il est question d’un bout de réel, puisque le réel, d’après Lacan est sans lien, sans loi, et hors sens.

Cependant au sein de cette inommable débâcle, nous pouvons constater encore une fois, que les Argentins démontrent leur « savoir y faire » avec le réel, dès lors qu’ils inventent dans ce chaos, des nouveaux modes d’échange, un nouveau type de change, des nouveaux liens, des nouveaux types d’usage de ce qui est utilisé, comme le troc, comme un mode de récupération et de mise en circulation du peu qu’il leur reste. Il s’agit d’un « savoir y faire » avec le rien, formidable ex-nihilo, qui fait vibrer dans un monde où s’effondre, un mode de résistance inédit. En effet, il s’agit d’un mode de savoir y faire, qui fait passer l’adversité du coté du mot d’esprit.

De toute évidence cette richesse des Argentins, on ne pourra pas leur voler.
Il est possible que de ce « savoir y faire » émergera la possibilité de penser des nouvelles catégories, voire des concepts, qui seront propices non seulement pour interpréter mais pour transformer le réel en jeu .

De ese modo nos hallamos
empenaos en la partida :
no hay que darla por perdida
por dura que sea la suerte...

José Hernandez