Accueil > Analyses > Lettre ouverte à Duhalde

Lettre ouverte à Duhalde

lundi 25 novembre 2002

ADoliUne date à ne pas oublier, c’est le 20 décembre 2001, avec le soulèvement populaire et les « cacerolazos » (concerts de casseroles) qui ont provoqué la chute du gouvernement présidé par le Dr Fernando de la Rua et laissé un solde tragique de 34 personnes, victimes de la violente répression.
C’est à ce moment-là que le peuple a cessé d’être spectateur et s’est imposé comme protagoniste en disant : « Basta !... Ca suffit !...

Arrêtez le saccage, la corruption et l’inefficacité de la classe politique.
Après ces événements, on a assisté à l’absence de gouvernement, aux
changements de présidents, et ce sont les intérêts partisans qui l’ont
emporté avec votre désignation comme Président Provisoire de la Nation.
Dans la lettre que je vous ai envoyée en date du 8 février de
cette année, je vous faisais quelques propositions pour sortir de la crise
mais vous n’avez tenu compte d’aucune d’entre elles. Je vous disais aussi :
« …vous avez assumé la responsabilité de conduire la Nation dans une
situation conflictuelle avec de graves problèmes à résoudre. Nous devons
reconnaître que c’est un grand geste de courage de votre part pour le
service de la Patrie d’accepter et d’assumer les défis du moment et de
préparer les chemins et les bases nécessaires au retour à la normale du
pays… »

Nous nous souvenons que dans une de vos premières déclarations
vous disiez que vous alliez privilégier le capital productif par rapport au
capital financier. Mais, par la suite, vous avez rectifié et déclaré que
vous vous étiez trompé. Et tout a continué encore plus de la même façon.
Voici quelque temps, j’ai rédigé une note intitulée : « Nous avons toujours
été meilleurs quand nous étions dans la pire situation ». Je crois que la
situation actuelle est un exemple de cette formule. La situation peut hélas
toujours devenir pire.

Par la suite, vous avez convoqué les secteurs sociaux
représentatifs, religieux, culturels et politiques qui ont mis en œuvre le « 
Dialogue national ». Mais ce dernier s’est transformé en « Dialogue de
sourds », car les dirigeants politiques ont fait passer leurs intérêts
personnels et politiques avant les intérêts du peuple. Seuls quelques rares
dirigeants ont su maintenir des positions dignes.

Vous avez aussi convoqué le FRENAPO (Front National contre la
Pauvreté) ; vous vous êtes approprié son discours et vous l’avez vidé de son
contenu. Le gouvernement a continué dans des politiques d’assistance et n’a
pas été capable de promouvoir des projets pour le développement et la vie
digne que notre peuple mérite et réclame. Vous avez continué avec le « 
corralito » (blocage des fonds des particuliers dans les banques), la
spéculation financière, et vous avez laissé le peuple sans recours juridique
en vous appropriant les économies des épargnants.

C’est un spectacle lamentable de voir votre gouvernement courir et courir
encore pour satisfaire les demandes du FMI et de la Banque Mondiale, ces
organismes qui sont aux ordres du gouvernement des Etats-Unis d’Amérique du
Nord et qui cherchent à annexer l’Argentine et tout le continent latino
américain à leurs intérêts hégémoniques, politiques, économiques et
militaires. Les deux exemples les plus évidents de cette politique
apparaissent dans les pressions exercées pour nous obliger à entrer dans la
ZLEA (Zone de Libre Echange des Amériques) et pour nous faire rembourser
cette Dette Extérieure qui est en passe de devenir une Dette Eternelle. (NDT
 : jeu de mots en espagnol avec la suppression du x : deuda externa et
eterna). Le gouvernement s’est emmêlé dans un jeu pervers avec le FMI. Cela
ressemble au « Conte de la Bonne Pipe » qui n’a ni commencement, ni fin, et
où l’on n’arrive jamais à définir quelque chose car tout se prolonge
toujours avec « peut-être oui, peut-être non ou peut-être ni l’un ni l’autre ».

Monsieur le Président, vous reconnaissez tout de même la grave
situation que traverse le pays et avec lui tout le continent latino
américain, et pourtant, vous persévérez dans une politique suicidaire aux
conséquences imprévisibles pour le présent et pour le futur du pays.

Réfléchissez quelques instants, ne serait-ce que pendant les
quelques minutes que vous prendra la lecture de cette lettre, et observez
concrètement les visages de ces milliers d’enfants, de jeunes et de
personnes âgées qui souffrent de la faim, de la malnutrition et de la
pauvreté. Les rapports sur la situation actuelle et sur la vie de notre
peuple sont alarmants. Ils nous disent que 19 millions de personnes vivent
en situation de pauvreté, et que près de 8 millions d’entre elles sont bien
en dessous du seuil de pauvreté. Ils disent aussi qu’une centaine d’enfants
meurent chaque jour de faim ou de maladies qui pourraient être évitées.
L’Argentine est revenue plus de quarante ans en arrière. Est-ce que c’est
cela, le pays que vous désirez pour le peuple argentin ?... Est-ce que c’est
le pays que vous voulez laisser à vos enfants et aux enfants de vos enfants
 ?...

Il suffirait de se rappeler de ce qui se passe dans la Province
de Tucuman, mais ce n’est guère meilleur dans les autres provinces. Il n’y a
pas de politique adaptée pour subvenir aux besoins de base du peuple, en
particulier dans les secteurs les plus touchés et les plus démunis. La
plupart des provinces argentines se sont transformées en fiefs moyenâgeux
avec des seigneurs féodaux qui se sont appropriés toutes les ressources
locales et qui utilisent les moyens de communication pour contrôler
l’économie des régions en la manipulant à leur guise. La démocratie est
absente et le fédéralisme est une pure chimère nationale.

L’Etat a abandonné toute sa responsabilité sociale envers le
peuple. Il ne gouverne pas mais il essaye seulement de sortir de la crise en
pratiquant des politiques d’assistance sans promouvoir le développement
solidaire. Ce sont là des concepts et des attitudes diamétralement opposés à
ce qu’il faudrait faire pour respecter la vie et la responsabilité du
peuple.

Monsieur le Président, vous devez absolument faire une pause
dans votre vie et regarder à l’intérieur de vous-même pour comprendre quels
sont les chemins de l’esprit et de la conscience afin de construire de
nouveaux chemins et de corriger les erreurs actuelles.

Vous avez prévu de convoquer le pays à des élections
présidentielles pour que rien ne change et que tout continue comme
actuellement à favoriser les intérêts particuliers et non à satisfaire les
besoins du peuple. Vous et tous vos amis, vous croyez détenir définitivement
le pouvoir, et voilà que ce pouvoir s’écoule comme de l’eau entre vos mains…
Pourtant, la plus grande tristesse, c’est de constater encore vos
tergiversations et votre manque de dignité dans votre entière soumission aux
réclamations du FMI qui demande chaque jour davantage et ne donne rien en
contrepartie tout en continuant avec ses exigences.

Monsieur le Président, je tiens à vous rappeler que personne ne
peut rentrer dans la maison de quelqu’un sinon des assaillants qui entrent
par la violence. A moins que des complices de l’intérieur ne leur ouvrent
les portes pour qu’ils puissent entrer et tout saccager. C’est ce qui se
passe dans ce pays. On ne pourrait pas le mettre à sac comme on le fait
actuellement sans la complicité interne des dirigeants politiques.

Les paroles du représentant du FMI résonnent encore dans ma
mémoire lors de la réunion à laquelle nous avons participé avec lui au siège
de la Banque Centrale de la République Argentine où est déposé l’argent du
pays. Comme nous lui présentions nos réclamations et nos doléances devant le
coût humain très élevé des politiques imposées au pays par cet organisme, le
chef de la mission nous a répondu : « Le FMI a sa propre politique et doit
accomplir les programmes décidés dans les négociations ; c’est là notre
mission. Mais, je vous rappelle que nos interlocuteurs sont désignés par « 
votre gouvernement »… Il s’agissait bien évidemment du gouvernement que vous
présidez et qui ne fait pas autre chose que de laisser tomber toutes les
valeurs et les droits humains, en abandonnant la souveraineté nationale et
les ressources du pays et en le soumettant à la voracité incroyable de cet
organisme.

C’est le gouvernement que vous présidez qui est responsable de
cette politique. Quel est le coût de cette soumission ?... Quel est le coût
de cette perte de souveraineté nationale ?...

Monsieur le Président, je vous rappelle que la domination
étrangère ne commence pas par l’économique mais par le culturel, par
l’imposition de « la pensée unique » qui nous mène à la perte de l’identité
et des valeurs spirituelles et sociales. Ceux qui se laissent dominer par la
pensée unique croient qu’il n’existe pas d’autres solutions pour sortir de
l’abîme et qu’on peut améliorer et « humaniser le modèle néo-libéral ».
Mais hélas, c’est un système qui ne peut être humanisé car il est né sans
cœur, sans esprit et sans aucun sentiment.

C’est nécessaire de développer et de réveiller notre « propre
pensée » avec courage et en prenant des décisions qui permettent de
retrouver la conscience critique pour atteindre la liberté et l’auto
détermination, car une autre Argentine est possible et une autre Amérique
Latine est aussi possible.

Observez les mouvements qui se développent dans le pays et dans
le continent en particulier au Forum Social Mondial. Mais on a vu aussi
Seattle, Davos, Florence parmi d’autres rassemblements, qui ont su faire
émerger des idées sociales et historiques. Nous devons être attentifs à ces
processus. Bien que certaines de ces manifestations aient été violemment
réprimées, on n’a pas réussi à les faire plier ni à les soumettre. Ici même,
en Argentine, nous avons le mouvement des « piqueteros » qui barrent les
routes, les assemblées de quartier, les usines réactivées par les
travailleurs eux-mêmes et les organismes des droits de l’Homme. Vous-même,
vous êtes face à un peuple qui ne comprend rien à vos tergiversations, qui a
supporté jusqu’ici les coups, la douleur et les morts, mais qui a aussi
démontré sa capacité de résistance et de courage malgré ses gouvernants et
leur système d’oppression.

Nous devons aussi reconnaître que beaucoup d’Argentins ne
croient plus en leur pays ; gagnés par le désespoir et le manque de solutions
alternatives, certains ont émigré. D’autres ont placé leur argent en dehors
du pays et d’autres encore se sont mis à désespérer. Malgré tout cela, la
majorité du peuple a continué à lutter pour construire une autre Argentine,
et je suis sûr qu’ils arriveront en additionnant leurs forces et leurs
volontés à mettre sur pied un projet différent pour notre pays.

Ecoutez le cri qui monte du peuple : « Il n’est de pire aveugle
que celui qui ne veut pas voir. Il n’est de pire sourd que celui qui ne veut
pas entendre ». Au bout d’une année de votre gestion, il devient nécessaire
de réfléchir profondément au chemin parcouru et d’avoir le courage de
corriger les erreurs de parcours. Monsieur le Président, vous devez choisir.
Vous ne pouvez pas continuer à livrer le pays entre les mains de ceux qui
font passer leurs intérêts particuliers avant la vie de notre peuple. Sinon,
vous récolterez ce que vous aurez semé. Il n’existe pas d’autre chemin
possible.

Je vous rappelle les paroles de la chanson d’un de nos grands
artistes solidaires, Léon Gieco : « Je demande seulement à Dieu que ce qui
est injuste ne me laisse pas indifférent. Si un seul traître peut beaucoup
plus que bien des gens, ces derniers n’oublient pas facilement sa traîtrise.
Je demande seulement à Dieu que la guerre ne me soit pas indifférente. C’est
un monstre énorme qui écrase entièrement toute la pauvre innocence des gens
 ». Il devient de plus en plus nécessaire d’avoir sa pensée propre et de ne
pas suivre des pensées étrangères.

Recevez mon fraternel salut de Paix et de Bien dont nous avons
tant besoin pour notre peuple et pour toute l’humanité,

Adolfo Perez Esquivel

Prix Nobel de la Paix.

Traduction : Francis Gély