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Cantine de la survie

jeudi 16 janvier 2003

Le nombre de comedors a explosé cette année en Argentine. Cette réponse solidaire à l’effondrement économique, qui a fait basculer la moitié du pays
dans la pauvreté, permet d’assurer un minimum quotidien. La cantine du quartier 20 Juin nourrit environ 200 enfants et personnes âgées par jour,
sur plusieurs services. Isabel, qui s’occupe de préparer les repas, ne sait pas ce qu’elle fera à manger demain. " En général, il y a des pâtes, des
pommes de terre... On verra bien ce qui arrive. On s’en sort, mais on est toujours très juste au niveau de la quantité ", assure la vieille femme, en jetant les os aux chiens galeux de la rue.

Alicia, cinq ans et demi, touille son bol de soupe verdâtre ou flotte un bout d’os à moelle. Assise avec une trentaine d’enfants autour de la table en bois de la cantine communautaire (comedor), la petite fille avale le repas servi dans des gamelles en plastique. Dans le quartier du " 20 de Junio ", municipalité de Berazategui, à environ 20 kilomètres du centre de
Buenos Aires, les familles se sont regroupées pour créer cette cantine, il y a un an et demi. Javier, le père d’Alicia et de quatre autres enfants, raconte : " Avec la crise dans le pays, il n’y a pas de travail, pas d’argent et les prix ont flambé. Les familles ne s’en sortent plus... Grâce au comedor, nos enfants peuvent au moins manger tous les jours. "

Pour fournir la nourriture à la cantine, les parents démarchent tous les jours les commerçants locaux. " On va chez le boucher, au marché aux fruits et légumes, on demande à tout le
monde de nous donner un peu ", explique José Barrera, président du centre communautaire du quartier du 20 Juin. Malgré les demandes pressantes des piqueteros (ces chômeurs qui bloquent les routes), l’aide du gouvernement de la province se fait désirer. " Le gouverneur de la provinceavait promis de donner 30 000 tonnes de nourriture par mois pour les comedors, on n’en a toujours pas vu la couleur ", déplore José. Seule la solidarité locale assure l’approvisionnement. Et les enfants au ventre vide se pressent de plus en plus nombreux.

Les supermarchés, victimes de nombreux pillages l’an dernier, se montrent souvent généreux avec les comedors. Lundi dernier, des centaines de piqueteros, dont José, sont allés manifester devant un magasin Carrefour.
Une délégation est partie réclamer des vivres, tandis qu’à l’extérieur les manifestants brûlaient des pneus. Mais l’expédition a échoué. Bien que la marque distribue gratuitement beaucoup de nourriture, elle a refusé cette fois-ci. " La manifestation était un prétexte pour mettre la pression, assure un observateur français, Le magasin n’a pas voulu céder devant de
telles méthodes. "

· Berazategui, ils sont nombreux à défiler presque tous les jours, notamment derrière la banderole du Mouvement territorial de libération, l’une des organisations piqueteros, proche des communistes. Alberto Beto Ibarra, son porte-parole, raconte : " Ici, les gens sont désespérés. C’est une zone sinistrée. La plupart des familles n’ont d’autres ressources que l’aide
sociale, soit 150 pesos (45 euros) par mois. Les usines qui faisaient vivre le quartier, Peugeot et une fabrique de vitres, ont fermé ces dernières années. 60 % des habitants sont au chômage. "

Grâce à l’aide sociale et au comedor, les familles tiennent le coup. Elles ont obtenu un statut de " coopérative d’habitations " pour le terrain sur
lequel elles logent. " Nous avons mené l’occupation de ce terrain avec 200 familles il y a dix ans, raconte Alberto. Il n’y avait que des détritus ici, mais la municipalité nous a envoyé la police. Alors nous avons bloqué la route. Nous avons découvert que le propriétaire du terrain était le père Luis Farinello, un religieux de Quilmes. Se présentant comme engagé dans
l’action sociale, il était alors en campagne électorale pour entrer au Sénat. Il n’avait pas vraiment d’autre choix à ce moment-là que de nous laisser le terrain... "

Chaque famille s’est alors construit sa bicoque en bois et en taule. " Nous ne voulions pas être un bidonville, mais vivre dignement, explique José.
Alors, au bout d’un an sans eau, nous avons demandé qu’on nous installe un réseau. Cela coûtait 6 000 dollars... Impossible de payer autant ! Un jour,
nous avons repéré un camion rempli de tuyaux. Nous avons tout pris et nous avons construit nous-mêmes les canalisations d’eau. " Les habitants se sont
ensuite branchés sur la citerne municipale. Pour les toilettes, des trous creusés dans le sol ont fait l’affaire.

Le repas terminé, les enfants laissent la place aux adultes pour une réunion politique. Il faut préparer la manifestation du lendemain. Au fond de la cour, Maria, vingt-quatre ans, abandonne son pétrin pour les rejoindre.
Après des mois de chômage, la jeune fille s’est lancée seule, en juin dernier, dans la création d’une boulangerie communautaire. " Je n’y connaissais rien ! On m’a donné le four et le pétrin, et j’ai dû tout
apprendre. Aujourd’hui, je cuis 50 kg par jour pour le comedor, et j’en vends aux commerces du coin. "

Sur le chemin en terre qui conduit à la route, Alberto Ibarra commente : " La situation actuelle en Argentine est absurde. Pourquoi les enfants meurent de faim ? Le pays est riche, il y a d’excellentes récoltes. Nous voyons passer des camions qui regorgent de marchandises sur la route en face. Et le gouvernement et les entreprises osent prétendre qu’ils ne peuvent pas nous
aider ! Ils pourraient faire un effort, le temps de passer la crise. "

Il espère bien qu’un jour le comedor laissera la place à une garderie pour les enfants, dont les parents auraient enfin retrouvé un travail.

Celia Mercier

pour le journal L’Humanité