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Trois aspects de Cancún

mardi 2 septembre 2003

Cancún pacifiste, studieux et révolté. Les alter mondialistes unis ont abattu très calmement deux rangées de barrières et de barbelés grâce à de grosses cordes amenées par les paysans coréens.

Cancún pacifiste

Mercredi 10 septembre

La "maison des convergences" est pleine ce matin. Il est 9h30 et des dizaines de personnes s’affairent á réaliser ce que les affichent tapissant les murs - principalement en anglais - proposent : banderoles, pancartes, figurines géantes. Une énorme tete olmeque en papier journal prend forme sous les mains de deux jeunes femmes anglophones tandis que certains s’équipent de protections corporelles. Les "internationaux", militants altermondialistes debarqués de tous les continents, se préparent á se fondre dans la Marche paysanne internationale, marche anti OMC, marche fédératrice. Ce sont des milliers de personnes rassemblées autour de la Casa de la Cultura, lieu oú depuis trois jours des ateliers de reflexión paysans planchent sur la souveraineté alimentaire, la privatisation des semences agricoles et la cohesión des luttes paysannes.Des paysans donc, mexicains surtout, venus des Etats de Tabasco, Oaxaca, Chiapas,... Beaucoup ont fait vingt heures de bus, sont arrives avec leur famille, leurs habils traditionnels et leurs hamacs. Des paysans coréens aussi, dont les rires portent cette belle pagaille ou tous ces mondes se mélangent : militants occidentaux, etudiants latinos et grand-meres mayas.
Le cortége s’ébranle, la marche est tranquille. Lorsqu’ils sont enfin devant les grilles de police bloquant l’acces a la conference de l’OMC, les paysans mexicains forment des files, tandis que les coreens se presentent aux policiers en rangs serres, immobiles. Certains militants demantelent les barrieres , pas eux. Pourtant les positions paysannes sont dures : "L’OMC doit sortir de l’agriculture, jamais les peuples unis ne seront vaincus". Des mouvements de foule houleux s’etalent sur deux heures d’expectatives. Un paysan coréen meure, éventré. Sur le coup, personne comprend la scene.
Monsieur, on l apprendra plus tard, s est lui meme donne la mort, une pancarte au cou : ¡ OMC tue !
Les paysans rebroussent chemin : "Nos ennemis ne sont pas les policiers, mais le libéralisme et le capitalisme sauvage." clame un représentant de Via Campesina.

Cancún studieux

Jeudi 11 septembre

Un drapeau "NO OMC" flotte au dessus de deux silhouettes. Ce sont des étudiants de l’UNAM, l’université nationale, l’embleme de l’éducation populaire gratuite du Mexique. Le dogme neolibéral a fait de l’UNAM une machine exhangue dont le matériel se dégrade alors que les droits d’inscriptions s’envolent. "Poussé de concert par le FMI, la Banque mondiale et l’OMC, le gouvernement mexicain cherche a reproduire le systeme universitaire nord-américain massivement investi par des entreprises privées." explique l’un d’entre eux. Ces étudiants, politisés par plus de deux ans de greves meurtrieres, étaient a Seattle en 1999. Ils sont a Cancún, nombreux. Ce seront les guides de la journée.
Quatorze heures. Les paysans mexicains chargent une camionnette de fleurs et rendent hommage, au pied des barrieres policieres eventrées, a leur compagnon coréen décédé la veille. Des étudiants bloquent le rond point proche. Le cortege passe.
Plus tard le Forum zapatiste international est animé par un étudiant de Mexico. Le public est constitué en groupes de travail, des traducteurs improvisés se proposent, tous s’asseoient au sol. "Stopper les souffrances imposées par les logiques économiques internationales releve de notre volonté de nous auto-gérer. Nous ne pouvons pas espérer que la solution provienne de ceux-la meme - les gouvernements - qui ont causé les tragédies. Nous devons dépasser l’égocentrisme pour rentrer dans un
processus collectif."
Le village étudiant est studieux, les yeux pétillent.

Cancún révolté

Vendredi 12 septembre

La réalité se verrouille : "L’OMC a détruit l’agriculture coréenne. Aucun pays en développement n’y échappera." déclare un délégué coréen.
La répression augmente. Au cours de la nuit les campements paysans et étudiants se sont deplacés pour investir une petite place arborée au coeur de Cancún Ciudad "La police rode, il ne faut pas rester isolé a l’exterieur du centre ville" conseillent de jeunes gens.
L’ambiance est lourde, oscille entre tristesse, impuissance et rage. Pas moins de sept barrieres de trois metres de haut coupent desormais la route d’acces a la reunion ministerielle. Elles sont doublées, cadenassées, criblées de fils de fer et de pics tendus vers le ciel. L’image meme des secrets honteux et, pour beaucoup ici, de la faillite de la democratie. Danielle Mitterrand a denoncé dans la matinée l’appartheid que stigmatisent ces grilles.
L’humour demeure pourtant. La simulation d’un "tribunal OMC" scinde l’assemblée d’un atelier de travail en deux : l’accusé - une entreprise publique de distribution d’eau - et le plaignant - une entreprise privée désireuse de récuperer le marché. Les protagonistes se prennent au jeu, miment les "méchants", et rougissent de leurs rires.

Julie Clerc