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Derrière les blocages de routes

Les expériences d’autogestion des MTD (Mouvements de Travailleurs sans emploi) Aníbal Verón

vendredi 7 novembre 2003

Horizontaux et autogestionnaires, les MTDs (Mouvements de Travailleurs sans emploi) de la Coordination Aníbal Verón, en plus de lutter pour leurs droits, développent des projets de production et du travail qui rompent avec la logique capitaliste et développent, lentement, de nouvelles relations humaines. Après les répressions, les persécutions et les morts, après l’usure du temps, le projet continu. Porté par la conviction de générer de nouvelles formes de relations humaines et de production non basées dans le travail pour un patron, mais dans la tâche autogestionnaire entre compagnons (1). C’est bien de cela dont il s’agit dans les projets productifs portés par les mouvements de travailleurs sans emploi regroupés dans la coordination Aníbal Verón.

Ils remettent en cause dans les faits la séparation entre travail qualifié et travail non qualifié : la répartition des ressources est égalitaire quelles que soient les fonctions des individu-e-s. Ce sont des groupes de femmes et d’hommes qui dirent basta à la logique du capitaliste qui accumule ses richesses sur l’exploitation de milliers ; elles/ils commencèrent à inverser un processus séculaire. Lentement, elles/ils se réapproprièrent l’usage et la propriété des moyens de production.

Au commencement

Au milieu de rires, de mates (infusion d’herbe typique d’Argentine et d’Uruguay) et d’échanges d’opinions, ces personnes issues de la diaspora générée par l’expulsion massive de travailleurs de l’économie formelle, commencèrent à emprunter un chemin absolument différent de celui qu’elles connaissaient jusqu’alors. Dans la briqueterie du MTD de Lanus, quartier de La Fé (banlieue de Buenos Aires), six hommes tentent de sortir de l’aliénation que génère le fait d’être un simple producteur de biens : Pepe maintenant ne travaille plus dans une fabrique de fertilisants, El Pelado ne vendra plus de soda ni ne collectera d’ordures pour une entreprise, Juan ne sera plus employé d’une poste privée. "Je ne sais pas si je retournerai travailler pour un patron -dit Pepe- avant je travaillais bien mais je vivais dans la misère. Je crois que c’est cela le vrai travail, ici, nous nous accomplissons pleinement".
Comment soutenir les projets dans la durée ? Comment les faire grandir ? "Nous ne savons pas encore quel niveau de production nous pouvons atteindre, mais l’idée est de commercialiser une partie à l’extérieur pour parvenir à vendre meilleur marché dans le quartier et que tous les habitants puissent améliorer leurs maisons" répond El Pelado. D’après Juan, il est probable que rapidement les quatre heures quotidiennes qu’ils accomplissent actuellement ne seront plus suffisantes, parce que parfois ils doivent venir la nuit contrôler l’humidité des briques.Pepe, quant à lui, mise beaucoup d’espoir sur un cours sur l’organisation qu’ils vont commencer : "c’est pour bien maîtriser les thèmes des nombres et leur démontrer que nous sommes capables de vivre sans les 150 pesos des plans (2)".
De s’investir dans une tâche dont on ne connaît rien et sans patron est loin d’être évident. Pratiquement tous les membres du projet ont un an de travail en commun. "J’ai commencé à partir de l’assassinat de Darío Santillán. J’étais déjà dans le mouvement mais cela m’a fait venir ici -raconte Pepe. J’ai appris de zéro. Au début c’était assez dur. Les briques n’avaient pas la résistance suffisante, nous avons demandé de l’aide à l’Assemblée de Rocanegra (endroit où se réunissent les MTDs de la coordination Aníbal Verón) et elle nous a mis en contact avec un ingénieur qui nous a conseillé sur les matériaux. Nous avons alors commencé à utiliser du sable de carrière et maintenant nous parvenons à la qualité que nous voulions".

Ici et maintenant

Au MTD de Esteban Echeverría, formé par les quartiers Montana, El Jagüel, Guillón, Las Colinas et Malvinas (banlieue de Buenos Aires) se développent différents projets tels que l’aide scolaire, la cantine populaire, des ateliers de tissage, de couture, de confection de vêtements, une bibliothèque, des potagers communautaires, des boulangeries mais aussi des ateliers contre les violences familiales. "Les projets productifs se décident lors les assemblées hebdomadaires du quartier. Quelques habitants font des propositions et si nous voyons tous ensemble que ces projets peuvent fonctionner, on voit qui veut y participer et à partir de là on commence à les penser" expliquent Gloria (de Malvinas), Mónica (d’El Jagüel) et Paola (de Montana).
"La boulangerie de Malvinas est née des besoins des membres du MTD, elle produit du pain bon marché pour le quartier et pour les compagnons -raconte Gloria-. Ce qu’on en tire sert à fournir la cantine populaire ; s’il reste quelque chose on arrange la maison dans laquelle nous nous trouvons, on le donne à un compagnon qui est dans le besoin ou nous l’utilisons pour acheter quelques médicaments". Avant d’intégrer El Jagüel, Mónica travaillait dans un restaurant communautaire. Maintenant elle cherche à étendre le mouvement : "Nous voulons intégrer plus de gens, nous voulons un changement social, ce qui se passe, c’est que beaucoup ne nous font pas confiance, pensant que nous sommes des punteros(3). Il faut être présent et voir qu’il n’y a pas de patron, qu’il n’y a pas de délégué, ici nous travaillons tous ensemble". Paola, qu’est arrivée à Montana il y a un an, dit que "cela a un coût de changer, de comprendre et de croire que nous sommes tous égaux et que nous avons une responsabilité : que personne ne doit diriger, que nous devons nous engager et nous prendre en charge. Par chance, depuis peu, les gens s’approchent pour demander qu’est ce que c’est que ça les MTDs et voir s’ils peuvent s’intégrer".
A El Jagüel fonctionne une cantine populaire qui du lundi au vendredi sert un petit-déjeuner, un déjeuner et un dîner à 28 enfants, se fournissant avec des aliments que donnent des commerçants, des sacs de nourriture qu’ils exigent au gouvernement, des produits de leurs boulangeries et des légumes de leurs potagers. "Nous nous occupons de la cantine, nous les femmes, mais quand il faut couper le pont(4), les papas maintenant savent qu’ils doivent s’en occuper. Les enfants ne peuvent rester sans manger". Gloria ajoute : "Ceci est un des effets de changement du mouvement : une lutte pour leurs enfants et ils voient ce dont il s’agit ; parce que si nous nous rassemblons, nous qui sommes mal, et luttons, nous pouvons changer les choses. Cela t’aide à continuer". Dans les projets productifs de la Veron on laisse de côté l’individualisme, on renforce l’horizontalité, l’autogestion ; malgré les obstacles on coopère solidairement, avec des compagnons qui discutent et portent le processus productif sans le besoin d’un patron.

Apprendre en marchant

Vivre le quotidien, mais penser le moyen et long terme. Créer une conscience de liberté, un travail en commun, un partage égalitaire et de la solidarité, construire de nouvelles relations sociales qui puissent porter les projets dans le temps. Cela s’observe entre autres dans le potager et la ferme de Rocanegra dont s’occupent des membres des MTDs de Lanús et Solano. "Ce qui se produit dans cette ferme doit être sain, c’est la nourriture de nos enfants et celle des enfants des compagnons, de la même manière qu’on ne peut pas donner n’importe quoi aux poules et aux lapins. Il faut produire de manière saine, nous devons élever des lombrics, produire du fourrage, utiliser des graines saines" propose dans l’assemblée un militant de Solano. Fruit de ce projet, les 11 cantines communautaires des MTDs de ces deux quartiers sont approvisionnées en légumes, œufs et bientôt en lapins dont la viande sera servie deux fois par semaine dans chaque cantine.
Là se trouve ce qui dérange le pouvoir : la capacité d’expérimentation de travailleurs qui avaient été rejetés par le capital, la possibilité de vivre leurs vies sans représentants qui leur disent quoi, comment, combien et quand produire. Et ainsi l’explique Pablo du MTD de Lanus : "La participation nous impose une rupture avec l’individualisme que promeut le sens commun et que conseillent les punteros politiques. Nous voulons démontrer que nous sommes capables de produire sans que personne ne nous dise comment. Ceci pose problème aux patrons. L’exemple que donnent les travailleuses de Brukman(5), ou des projets comme ceux que nous mettons en avant ici, les préoccupent parce que si les compagnons se rendent compte qu’ils peuvent continuer seuls, ils vont commencer à remettre en question la propriété privée à d’autres niveaux"

Notes


(1) Compañeros : j’ai choisi de traduire ce terme par « compagnons », j’aurai aussi pu le traduire par "camarades" (N.d.T.).

(2) Planes trabajar o jefes y jefas : "contrats" de 2O heures par semaine payés 150 pesos (300 francs) par mois utilisés par les collectivités publiques. Ils furent obtenus grâce à la lutte des piqueteros (chômeurs qui coupent les routes). Les mouvements de piqueteros ont également obtenus la gestion directe d’une partie de ces plans, les bénéficiaires travaillent donc "au service" des mouvements, ce qui d’ailleurs posent quelques problèmes de "clientélisme", surtout dans les mouvements de chômeurs des partis d’extrême gauche (N.d.T.).

(3) Punteros : hommes de main du Parti Justicialiste (péroniste). Ce parti a développé un clientélisme important, les punteros sont chargés entre autres "d’acheter" des votes, ils sont le maillage d’un véritable système de favoritisme politique que l’on pourrait qualifier de mafieux (à l’image des syndicats d’Al Capone, le principal syndicat argentin, la CGT, est complètement inféodé au péronisme) (N.d.T.).

(4) Il s’agit du Pont Pueyrredon qui sépare la banlieue de la capitale et que les MTDs coupent régulièrement pour leurs exigences, ainsi que tous les 26 des mois pour "jugement et châtiment" des responsables des morts de Dario Santillan et Maxi Kosteki, deux de leurs membres assassinés le 26 juin 2002 sur ce même pont lors d’un piquete (N.d.T.).

(5) Fabrique textile de Buenos Aires récupérée par ses ouvrières le 18 décembre 2001. Elles remirent en marche la production de manière autogérée, vécurent deux tentatives d’expulsion mises en échec par la mobilisation populaire. En avril 2003, à 1h du matin et en pleine vacances de Pâques, une troisième tentative fut la bonne, accompagnée dans les jours qui suivirent d’une brutale répression de 10 000 personnes qui tentèrent de récupérer la fabrique. Après six mois de résistance et de lutte d’un vaste mouvement de soutien, le 31 octobre 2003 (date postérieure à l’écriture de cet article), la mairie de Buenos Aires a voté l’expropriation de la fabrique et sa remise à une coopérative formée par les ouvrières (N.d.T.).

Appendice du traducteur

Je reproduis ici une note d’une lettre d’Argentine trouvée sur le site http://mondialiste.org

Ce n’est pas par des spéculations sur la possibilité ou l’impossibilité d’une révolution sociale à venir que les piqueteros ont organisé les conditions de leur lutte contre le capitalisme ; on peut toujours, dans l’abstraction logique d’une analyse sans conséquences pratiques, en prédire avec la même rigueur la défaite ou le succès. Ce que celle-ci devrait tout au moins nous apprendre, c’est que l’action autonome du prolétariat n’est pas décidée ni propagée à volonté par un parti, même si certains essaient bien sûr de faire marcher la classe ouvrière pour leurs propres intérêts, et que toute lutte est un phénomène historique se produisant à un moment donné par la nécessité des conditions sociales.

Si vous voulez en savoir plus sur les évènements et les expériences argentines, vous trouverez une excellente brochure "Argentine, de la paupérisation à l’autonomie" par le groupe Echanges et mouvement. Disponible également par correspondance à

Echanges

BP 241 75866 Paris Cedex 18 France