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LA DETTE EXTERIEURE DE L’ARGENTINE : UNE NEGOCIATION AVEC L’IMPERIALISME

vendredi 6 mai 2005

Le gouvernement argentin vient d’annoncer qu’il a finalisé « avec succès » la négociation de la dette privée du pays. Pour le président Kirchner, il s’agit d’une victoire politique importante qui va favoriser le développement national (Message au Congrès du 1er Mars). Il a fêté cet événement dans une réunion tripartite avec Lula et Chavez à Montevideo et les 3 présidents ont proclamé qu’« ils vont adopter des principes communs pour négocier avec le FMI et les autres organismes ».

La presse française (Libération et Le Monde) parle aussi du succès. « C’est un événement considérable pour le système financier international, et pour l’Amérique Latine ». Il faut l’analyser avec beaucoup d’attention parce qu’il illustre des éléments clés du développement capitaliste d’aujourd’hui, de la lutte de classes et de la dynamique de l’impérialisme.

La dette externe et la cessation de paiements

La cessation de paiements a été décrétée par l’Argentine en décembre 2001 et fut une des manifestations majeures de la crise de cette pèriode. À ce moment, la dette était de l’ordre de 145 milliards de dollars, dont 81,8 milliards de dette privée, dette « souveraine » émise en bons. Avant la négociation, la dette externe était montée à 181 milliards, une augmentation de 35 milliards par rapport à 2001. (La dette s’est encore alourdie pour favoriser les intérêts de quelques uns en pleine débâcle financière du pays.

L’endettement de l’Argentine fut un axe du développement du capitalisme national et mondial dans les années 90 et une manifestation flagrante de son caractère parasitaire et de l’aggravation de l’exploitation impérialiste. La dette a structuré l’ensemble du processus de distribution du profit et le mode de relation entre l’économie nationale et l’économie mondiale.

L’endettement des Etats et de l’ensemble des administrations est devenu un trait dominant du capitalisme de rentiers dominant aujourd’hui. Pour donner des ordres de grandeur : en France, « en 1980, la dette publique s’élevait à 90 milliards ; elle est cette année de 1066 milliards (en €) » (le ministre Thierry Bréton dans sa première intervention à l’Assemblée Nationale en 2005). Les Etats-unis s’endettent de 1,8 milliards de dollars par jour, plus de 600 milliards par an (1,3 dollars=1€).

L’énorme endettement de l’Argentine n’est pas une aberration, mais un résultat nécessaire qui d’ailleurs s’intègre parfaitement à l’ensemble de mécanismes du marché financier. Une partie de cet endettement se fait dans le cadre de la « privatisation » des retraites. C’est ainsi que 450.000 italiens et milliers d’allemands et de japonais ont acheté des titres de la dette argentine. .

Dans ce cadre, la cessation de paiement de décembre 2001 était inévitable comme celle de toute bulle spéculative. Les nouveaux prêts contractés en 2001 ont servi seulement pour financer la sortie de capitaux à l’étranger au taux fixe garanti par la convertibilité de 1 dollar=1 peso (la monnaie nationale), taux qui permettait de profits spéculatifs énormes pour les capitaux parce que les taux d’intérêts dans le pays multipliaient par 3 le taux d’intérêt de base du marché financier mondial (de 5 à 15 %).

La cessation de paiement et la diminution générale de la valeur des titres et de l’ensemble de formes du capital, par ailleurs, sont aussi les premier pas vers la reconstitution d’un nouveau cycle d’accumulation. La crise a signifié la misère matérielle et morale de masses laborieuses et une dégradation de l’économie nationale et elle doit être répartie aussi entre les fractions et unités du capital, du capital en général vers les différents capitaux. Pour quelques-uns, la crise va signifier la sortie du marché. La fin de la cessation de paiements qui est proclamée aujourd’hui signifie que la bourgeoisie argentine et le système capitaliste mondial essayent de mettre un point final aux effets directs de la crise de 2001. Dans ce sens, le gouvernement argentin a fait ce qu’il avait à faire et dans l’accomplissement de cette tache, il n’y a pas de contenu anti-impérialiste.

Une nouvelle forme de négociation

En moyenne, chaque créancier va recevoir de titres d’une « valeur actuelle » de 0,30 à 0,33 centimes pour chaque dollar prêté. La valeur actuelle, c’est-à-dire le prix du titre dans le marché, dépend de la valeur nominale, des échéances de paiement et de taux d’intérêt du marché. La décote de titres de la dette argentine est de l’ordre de 70 %. La décote était de 40 % dans les autres négociations (Russie, Equateur, …) suite aux cessations de paiement. C’est ce chiffre qui est présenté comme une victoire. Néanmoins, l’offre originale du gouvernement argentin en 2003 était d’une décote de 90 % et l’offre finale est montée jusqu’à 30-33 % parce que les taux d’intérêt du marché sont restés étonnements bas dans la période de la négociation, poussant ainsi les créanciers à accepter l’offre. Le gouvernement argentin a fait suffisamment beaucoup de concessions, mais on peut toujours estimer qu’il aurait pu aller plus loin du point de vue de chaque créancier et en vue des négociations futures.

Différents éléments expliquent la facilité avec laquelle le gouvernement argentin a pu arriver à ce résultat. Il faut revenir à la crise de 2001. Elle fut accélérée par le refus du FMI de concéder de nouveaux prêts à l’Argentine et parce que le Département du Trésor des Etats -unis a refusé aussi de financer un rééchelonnement de la dette à travers un « paquet », méthode utilisé par Clinton dans le cas mexicain. Une nouvelle doctrine a émergé : les frais de l’éclatement des bulles spéculatifs dû au gonflement de la dette devaient être payés aussi par les créditeurs privés et non par les gouvernements impérialistes et le FMI. Avant l’éclatement prévu, l’argent du FMI doit servir pour assurer la sortie de capitale vers leurs sources financières.

La dette privée argentine était composée de la façon suivante :
Argentine : 38,4% ; Italie : 15,6% ; Suisse : 10,3% ; Etats-Unis : 9,1 % ; Allemagne : 5,1 % ; Japon : 3,1% ; autres : 18,2%.
Plus de la moitié du pourcentage détenu par les argentins eux-mêmes était entre les mains des fonds privés de retraite, les AFJP et les frais de la décote de 20 % de la dette frappent directement les retraités argentins. Par ailleurs, la négociation a permis à ces fonds privés de retraite d’être assurés de leur permanence. C’est une autre faveur du gouvernement argentin aux mécanismes de capital financier qui a facilité le cours de l’ensemble de l’opération.

Finalement, il faut se rappeler que le gouvernent paye régulièrement la dette au FMI, Banque Mondiale et autres organismes internationaux. Entre 2001 et 2004 elle a payé plus de 10 milliards de dollars. Le FMI est un créancier privilégié et c’était une des conditions pour qu’il accepte une espèce de neutralité face à l’offre argentine aux créanciers privés. L’exiguïté de cette offre se justifie aussi parce qu’on paye 100 % de la dette au FMI. L’Argentine a tout fait pour que la négociation ne perturbe qu’au minimum le système financier international et ses institutions.

La négociation « directe » avec le marché en faisant payer une partie importante de coûts aux « petits porteurs » exprime aussi les difficultés des institutions étatiques à contrôler le marché et les effets de la crise. Il ne faut pas penser que le système impérialiste est une armée gouvernée par un Etat majeur tout puissant. La concurrence et l’anarchie caractérisent le système et le gouvernement des Etats Unis préfère aujourd’hui être un observateur des affrontements entre les uns et les autres, sans prendre parti tant que ses intérêts vitaux ne sont pas en cause.

La dette continue…

Le président Kirchner peut proclamer que l’Argentine a résolu la question de la dette avec dignité en sauvegardant l’avenir du pays ; les faits et les chiffres nous disent autre chose.

Les calculs du gouvernement sont que la nouvelle dette totale est de 125 milliards de dollars, 72 % du PBI.. Il est probable que le chiffre réel soit de plus de 140 milliards en incluant la dette en litige, entre 80 y 85 du PBI. En 2001, la dette était de 57 % du PBI. Le pays est plus endetté aujourd’hui qu’hier par rapport à sa richesse nationale.

Le gouvernement a pris l’engagement ferme de consacrer 3% du PBI au payement de la dette, en assurant une politique budgétaire orthodoxe et un excèdent budgétaire de cet ordre. En 2004, l’excédent a été de 4 %. On a restructuré les payements de la dette ancienne, mais en 2005 le gouvernement devrait payer 13 milliards et 12,5 milliards en 2006, plus de 7 % du PBI. Des nouveaux échelonnements sont inévitables pour ne pas dépasser en 2005 les 4 % du PBI. L’Argentine reste solidement ancrée à sa dette externe et les négociations avec le FMI commencent dans les prochains jours. La sortie de la cessation de paiement n’a pas changé les conditions structurelles de domination de l’impérialisme.

Il faut souligner un autre fait. Jusqu’à 2001, toute la dette était libellée en dollars et autres devises. Après la sortie de la cessation de paiement, une partie important de la dette privée de l’ordre du 45 % va être libellé en monnaie nationale et sa valeur nominale va évoluer avec l’inflation. Les spécifications du changement de titres anciens et nouveaux permettent aux créanciers de faire un bénéfice de l’ordre de 20 % en 2005. La négociation a donné lieu déjà à une nouvelle forme de spéculation parce que les fonds d’investissement ont acheté les titres anciens et comptent encaisser ce bénéfice spéculatif avec les nouveaux.

Le gouvernement est décidé à maintenir le taux de change avec le dollar autour de 3 pesos même s’il perd de la valeur face aux autres devises. La combinaison entre ces différentes sources -convertibilité de fait autour de 3 pesos et peut-être moins, inflation et augmentation de la valeur nominale de titres- fera que la valeur en dollars va augmenter peut-être d’une manière explosive et le pays sera obligé de payer cette nouvelle bulle avec ses exportations. La misère sociale et nationale continue à alimenter le mécanisme de la dette et la dette continuer à alimenter la misère.

La bourgeoisie argentine ne se trompe pas. L’Union Industrial Argentine, une des centrales du patronat, a défini son appui à la négociation avec des mots très clairs : « la clé n’est pas dans l’allongement des délais de paiement ou dans la diminution des taux d’intérêts ; elle n’est pas non plus dans l’importance de la décote. La raison fondamentale du succès de la proposition est son sérieux, qui a permis de l’appuyer et de négocier avec fermeté ». « Sérieux » pour une organisation patronale est la volonté d’un gouvernement de favoriser les affaires et le cycle du capital. Voilà le secret de Kirchner.

Kirchner et les autres

L’opposition entre Lula et Chavez a été un de thèmes de Porto Aligre et maintenant elle est reprise par Rouge et la LCR. Les deux étaient à côté de Kirchner mercredi dernier pour fixer une position commune sur la dette. Chávez a souligné que le Venezulea avait payé plus de 25 milliards de dollars dans les 5 dernières années et que sa dette externe était de 24 milliards.

Les oppositions politiques existent, mais ce n’est pas inintéressant d’observer qu’en ce qui concerne la dette externe -un des éléments clé qui définit la forme de relation avec le système capitaliste mondial- les 3 pays ont adopté des modalités de paiement proches et ne perturbent pas la stabilité des marchés. Chávez procède de la même manière avec le pétrole. À Montevideo, un accord a émergé pour travailler ensemble dans l’exploitation du pétrole entre PDVSA, Petrobras et Enarsa. C’est un secteur dans lequel les trois entreprises nationales ont mis en place des partenariats avec les compagnies privées internationales -Repsol espagnole, Total, des américaines.- mais Enarsa est pour l’instant plus un projet qu’une réalité. Kirchner essaye de donner des leçons en matière de dette externe et demande la collaboration des autres pour le pétrole. L’exploitation commune de la Bolivie et de son gaz fait partie de l’affaire.

Dans la pratique, les formulations politiques de Kirchner ont trouvé un accord avec l’impérialisme, accompagné parfois d’affrontements avec telle ou telle expression du capital. Ce sont les limites propres au nationalisme ; Chez Chávez, ces affrontements concernent directement la forme de domination politique du pays et les débordements sont possibles.

L’alliance à trois entre Brasilia, Buenos Aires et Caracas peut donner l’image d’un pouvoir autonome plus fort et donner lieu à des accrochages plus fréquents avec Washington ; sur le fond elle est destinée à essayer d’assurer une forme de domination impérialiste et capitaliste et non pas à avancer dans la lutte de libération nationale et sociale de l’Amérique Latine.