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L’Argentine paralysée par les barrages de routes des producteurs de soja transgéniques en révolte

mardi 1er avril 2008, par Artiga


Depuis le 13 mars 2008, des barrages routiers organisés par des agriculteurs en colère et la Fédération agraire ont bloqué la circulation dans tout le pays. Certains produits alimentaires sont venus à manquer dans les magasins, faute d’approvisionnement. Les centres villes ont été occupés par des cacerolazos (concerts de casseroles). Après le discours de Cristina Kirchner du 1er Avril, les barrages ont été suspendus pour 30 jours pendant les négociations avec le gouvernement.

Le gouvernement a cherché à présenter la crise sous un angle populiste d’une lutte d’intérêt entre les riches qui refuseraient de nouvelles taxes sur les profits considérables de la culture du Soja et les pauvres qui bénéficieraient d’une politique de distribution des richesses. Le gouvernement a fait appel aux syndicats péronistes des camionneurs pour faire pression sur les piquets de routes. Le développement de la crise a mis en évidence les faiblesses structurelles des soutiens dont bénéficie le gouvernement. On peut rappeler les 8.500.000 votes blancs, nuls ou d’abstention à l’élection présidentielle de Cristina Kirchner en octobre 2007.

Le 31 mars cristina Kirchner a annoncé des mesures en faveur des petits producteurs sans les convaincre de lever les barrages :

Dans un discours retransmis par les télévisions argentines, Mme Kirchner a confirmé la hausse des taxes à l’exportation sur le soja, principale richesse agricole du pays, décidée le 11 mars, et annoncé dans la foulée des mesures de compensation en faveur des petits et moyens producteurs.

Les dirigeants agricoles, qui réclamaient la suspension de cette hausse de taxes pendant 90 jours, ont toutefois confirmé leur mouvement qui s’accompagne de très nombreux barrages sur les routes du pays afin d’empêcher la comercialisation des produits agricoles, à l’exception du lait.

"Je vous demande une fois encore de laisser passer les camions et de vous considérer comme parties prenantes et non comme les propriétaires du pays", avait pourtant lancé Mme Kirchner à l’adresse des agriculteurs.

Parmi les mesures, figure notamment la compensation intégrale de la hausse des taxes aux cultivateurs, quelque 62.000, produisant moins de 500 tonnes de soja (sur environ 200 à 300 hectares). Ces producteurs recevront également des aides pour compenser le coût du transport lorsque leur exploitation est située à plus de 400 km des ports d’embarquement.

Cette crise s’est développée au moment où les classes populaires luttent pour des augmentations de salaires qui puissent couvrir la forte inflation estimée à 20 % en 2007 et l’augmentation des plans sociaux pour les chômeurs (l’ancien Président Duhalde avait annoncé l’utilisation des revenus générés par les taxes à l’export au profit de ces plans sociaux).

On a vu aussi se former des cacerolazos où se sont regroupés différents secteurs en colère et les familles qui viennent protester pour la situation et l’absence de produits de base dans les magasins.

Et surtout, le gouvernement a mal évalué la colère des petits producteurs argentins qui ne bénéficient pas des avantages perçues par les oligarques (60 % de la production agricole est réalisée par 4% des agriculteurs), 936 propriétaires détiennent 35.515.000 Hectares, une moyenne de 38.000 hectares chacun. A l’inverse, 137.021 agriculteurs détiennent 2.288.000 has, une moyenne de 16.7 hectares chacun. 100 000 exploitations familiales ont disparu au cours des dix dernières années (données de 2005). 17 millions d’hectares ont été acquis par des entreprises étrangères.

Le Mocase Viacampesina s’oppose fortement à La Fédération agraire qu’il juge responsable de la disparition des cultures diversifiées et de l’appropriation parfois armée des terres dans certaines régions comme le Chaco par de grands propriétaires. Le Mocase exige du gouvernement des politiques de reforestation pour compenser la dévastation provoquée par les cultures extensives de soja, des politiques de récupération des terres lourdement contaminées par les pesticides, la restitution aux peuples indigènes des terres appropriées par les grands producteurs de soja et l’attribution d’aides pour relancer les secteurs de production du lait, de l’élevage, des cultures maraîchères et fruitières et de la forêt.

Le 13 mars 2008, le gouvernement argentin a annoncé un passage de 35 à 44 % des taxes à l’export sur le soja, de 32 à 39 % sur le tournesol et de 5 à 20 % sur le biocarburant. Par contre, les taxes sur le blé ont baissé de 0,9 % et sur le mais de 0,8 %. Le gouvernement a annoncé également que le pourcentage de la taxe serait mobile avec une progression en cas d’augmentation de prix internationaux, comme pour les tranches de l’impôt sur les revenus.

Il a justifié cette décision politique avec deux arguments : l’augmentation des recettes budgétaires et l’incitation à diversifier les cultures qui sont très déséquilibrées au profit du soja (50 % des terres cultivées avec des semences transgéniques OGM, principalement de Monsanto). Ces OGM étant réputés résistants aux herbicides, la consommation annuelle de pesticides est passée d’un million de litres dans les années 90 à 150 millions en 2007 avec des conséquences désastreuses pour la santé publique. Avant il fallait deux litres de pesticide à l’hectare, il en faut maintenant trois litres et demi, d’année en année il faut appliquer de plus en plus de pesticide.

Aujourd’hui, l’Argentine est le premier exportateur de produits issus du soja transgénique, l’huile pour la consommation humaine et la farine pour le bétail à destination principalement de l’Europe et de la Chine. La production annuelle s’élève à 37 millions de tonnes, ce qui représente 10 milliards de dollars soit 30 % des exportations nationales, une manne qui profite surtout aux secteurs industriels en pleine expansion.

En octobre 2007, à la saison des semences en Argentine, le prix international du soja était de 356 dollars la tonne. Avec la taxe à l’export de 35 %, les producteurs de soja prévoyaient une recette de 231 dollars. En Mars 2008, le prix international est passé à 470 dollars la tonne, ce qui doit générer des revenus de 264 dollars la tonne avec une taxe portée à 44 %.

Le dollar est très bon marché (contrairement à ce que prétend le gouvernement argentin et certains secteurs de la société), il ne faut que 3,15 pesos pour un dollar (taux de change quasiment maintenu depuis la grande dévaluation de 2001). Ce taux de change a pu rester inchangé parce que l’Argentine exporte principalement des matières premières pour lesquelles le prix est fixé au niveau international. Mais ce taux de change est en train de freiner toutes les exportations industrielles, et comme avant la crise de 2001, l’industrie nationale est menacée par les produits importés proposés à des prix très bas. Le tourisme qui avait également tiré l’économie du pays après la forte dévaluation de 2001 souffre déjà et cela va s’accentuer. Aujourd’hui, les tours opérateurs proposent des conditions plus avantageuses pour les européens aux Etats-Unis qu’en Argentine.

La politique du gouvernement est donc bien basée sur un dollar qui devient bon marché au fil des mois, avec le différentiel d’inflation entre l’Argentine et les Etats-Unis et l’Europe, contrairement à ce que dit Cristina Kirchner. Le dollar n’est cher qu’en comparant avec la période d’avant 2001 quand 1 peso valait un dollar.

Depuis 2001, les prix ont au minimum été multipliés par 2 (les débats sont très violents autour des indices officiels), alors que le taux de change entre peso et dollar n’a quasiment pas évolué, il est passé de 3 pesos pour un dollar à 3,15 pesos pour un dollar, soit une dévaluation de 5 % à comparer à 100 % d’inflation, 5 fois plus qu’en Europe et aux Etats Unis. En dollar et pour l’exportation, les produits argentins sont 2 fois plus chers qu’en 2001. Les secteurs qui ne sont pas pénalisés sont ceux qui fonctionnent avec des prix internationaux, comme les matières premières : soja, mais, biocarburants, pétrole.

Par contre les signes de « la plata dulce », l’argent facile des précédentes périodes « Martinez de Hoz » et « Cavallo Menem » réapparaissent avec l’inflation et les taux d’intérêt annuels pour l’épargne des oligarques à 10 % par an qui donnent les 10 % supplémentaires de dollars à la fin de l’année (avec le taux de change inchangé). Cela permet donc d’emprunter de l’argent à 3 % aux Etats-Unis et de le placer à 10 % en Argentine. C’est le comble de l’argent facile. Cela implique des entrées de capitaux purement spéculatifs qui augmentent la dette.

La banque centrale achète systématiquement les dollars pour maintenir la parité dollar peso autour de 3 dollars pour un peso. Le Ministre de l’Économie, rappelle dans le journal des propriétaires terriens qu’au cours de l’année, quatre milliards de dollars vont être "achetées" par le gouvernement pour maintenir le cours du dollar .Mais, l’excédent commercial et l’excédent fiscal ne fait que reprendre les recommandations du FMI dans un pays aux prises avec des inégalités insupportables et de la misère. Cela correspond à des choix politiques de ne pas favoriser l’augmentation des salaires, l’investissement en équipements industriels, ce qui provoquerait une augmentation des importations et un rééquilibrage export/import. De même, le choix et fait d’avoir un excédent fiscal qui ne permet pas de développer des programmes sociaux.

Le gouvernement argentin prétend avoir une politique sociale grâce aux recettes tirées des taxes sur l’exportation. En fait, depuis plusieurs années, le budget de l’Etat, sur recommandation du FMI est largement excédentaire pour pouvoir payer la dette largement illégitime (beaucoup d’études ont montré que la dette avait été considérablement augmentée par des fuites de capitaux et pendant la dictature militaire et largement payée avec les intérêts). Par contre les politiques sociales : plans sociaux pour les chômeurs, santé publique, éducation sont totalement délaissées.

L’Argentine se trouve dans une situation très particulière vis à vis de sa monnaie. Ses exportations sont principalement le fait de produits dont le prix est fixé au niveau international comme le Soja et d’autres matières primaires, sans rapport avec le prix de revient interne (local). Ces exportations générant un solde extérieur positif, comme mentionné plus haut à cause du faible niveau d’importation, le peso aurait tendance à se valoriser comme c’est le cas du real au Brésil, sans intervention de la Banque centrale qui achète des dollars.

Mais la Banque centrale peut aussi appliquer des dévaluations du peso pour maintenir la compétitivité de l’industrie nationale et pour développer le tourisme.

Il faut que ces politiques économiques d’excédent fiscal et extérieur faute de développement de pouvoir d’achat et pour payer la dette extérieure illégitime soient débattues. Mais, toutes les autres industries et les produits agricoles dont le prix est libre sur le marché international dépendent d’un niveau de la monnaie permettant de développer des exportations à un prix compétitif.

Ceux qui critiquent le frein à la réévaluation du peso doivent préciser à qui profiterait un peso plus fort.

Une politique économique en faveur des classes populaires passe par une forte augmentation des salaires, des plans sociaux qui ne soient pas absorbée par la hausse des prix et par une une dépense publique orientée sur les services publics de la santé, de l’éducation, de l’eau, des infrastructures du pays.

Une politique de ce type provoquerait une hausse des importations réduisant la pression sur le peso du fait du fort excédent commercial.

Le gouvernement prétend également que des taxes élevées sur les produits agricoles permettent de maintenir des prix bas sur le marché intérieur argentin. Si les revenus par tonne sont plus élevés à l’exportation (avec des taxes export faibles), les producteurs vont proposer leurs céréales ou la viande à un prix élevé en Argentine pour obtenir les mêmes revenus en Argentine qu’à l’extérieur. (Si le prix de la viande au niveau international est de 15 dollars le kilo, les producteurs vont réserver toute leur production à l’export ou la proposer à 15 dollars en Argentine. Si le gouvernement impose une taxe de 10 dollars par kilo à l’export, les producteurs vont avoir une recette de 5 dollars le kilo et ils pourront maintenir le prix de la viande sur le marché local à 5 dollars le kilo


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