Accueil > Analyses > Argentine : « chronique d’une crise annoncée »

Argentine : « chronique d’une crise annoncée »

dimanche 9 juin 2002

Préambule : Cette étude a pour objet d’analyser les causes de la profonde crise dans laquelle l’Argentine est entrée depuis quatre ans. Depuis décembre 2001, cette crise est ouverte. Deux présidents de la république ont succédé au Président de la Rua, trois ministres des finances à Domingo Cavallo. De nombreuses mesures économiques ont été définies, la pression du Fond Monétaire Internationale est de plus en plus forte et la crise économique s’approfondit avec son cortège de misère croissant. Cet article n’a pas pour objet de donner un avis, fût il critique, sur les diverses mesures mises en place pour relancer l’activité économique, économiser le peu de dollars qui restent, tenter de réduire le coût social et contrôler l’inflation –certaines mesures étant déjà dépassées par le déroulement chaotique de la conjoncture de crise - mais de délimiter les responsabilités dans la venue de cette crise profonde.

Introduction

Dans les années quatre vingt dix, la croissance retrouvée des économies latino-américaines est dans l’ensemble modeste et les taux de formation brute du capital restent faibles. La plupart d’entre elles conservent, voire consolident dans certains cas, les aspects rentiers qui les caractérisaient et qui alimentent l’inégalité profonde des revenus. La croissance procure peu d’emplois dans l’industrie et elle s’accompagne d’une montée des emplois informels. La précarisation des emplois, le travail à temps partiel, se développent . Econome en emploi, la croissance est aussi « avare » en distribution de ses fruits : les revenus du travail, à l’exception des catégories les plus qualifiées, augmentent en deçà de la croissance de la productivité et, avec la montée en puissance des activités financières et des revenus qui en découlent, les inégalités tendent à s’accentuer de nouveau.

La croissance, économe en emploi et en hausse de pouvoir d’achat des revenus du travail, ne peut alléger de manière durable et significative la pauvreté. Celle-ci a désormais pour origine principale la faible qualité des emplois et de l’impossibilité d’obtenir des emplois, y compris informels, pour une durée hebdomadaire suffisante. La croissance retrouvée est spécifique : elle subit une logique financière à laquelle il devient de plus en plus difficile d’échapper. Les crises financières de la seconde moitié des années quatre vingt dix sont révélatrices de la dynamique « d’économie de casino » qui tend à s’instaurer avec la libéralisation brutale de l’ensemble des marchés et le retrait, parfois massif, de l’Etat.

La crise accentue la pauvreté et la reprise économique - d’un rythme équivalent et d’une durée semblable – ne produit pas d’effets compensatoires.
Cet ensemble de caractéristiques nouvelles vaut pour les principales économies latino-américaines depuis la décennie des années quatre vingt dix. Les turbulences macro-économiques ont des effets démultipliés sur la pauvreté. La pauvreté augmente fortement avec la crise et ne tend pas, quand la reprise économique se limite à une année ou deux, à baisser. Elle tend même à augmenter et il faut une période de croissance plus longue et soutenue pour qu’elle commence à fléchir. L’instabilité macro-économique s’impose comme la caractéristique majeure des régimes d’accumulation à dominante financière mis en place pour sortir de la crise inflationniste des années quatre vingt. Cette instabilité accentue la vulnérabilité des couches les plus pauvres de la population.

L’Argentine se distingue des autres grandes économies latino-américaines : l’ensemble de ces caractéristiques : comportement rentier des entrepreneurs, destruction d’une partie de l’appareil industriel (« déverticalisation ») - notamment dans les branches produisant des biens d’équipement et des produits intermédiaires plus ou moins sophistiqués -, spécialisation internationale favorisant l’exportation de produits primaires d’origine énergétique ou agricole (« primarisation de l’économie ») observée surtout au Chili, maintien d’un niveau de pauvreté élevé malgré la disparition de l’inflation et la reprise de l’activité économique, inégalités particulièrement élevées, montée des emplois informels dans l’emploi total, flexibilisation et précarisation accrue de la force de travail utilisée plus fréquemment que par le passé à temps partiel, inégalités accentuées entre travail qualifié et travail non qualifié, internationalisation prononcées des activités, augmentation de l’ouverture de l’économie au commerce international, globalisation quasi totale au niveau des flux financiers et dépendance financière vis-à-vis des marchés financiers internationaux, sont présents dans ce pays avec cependant quelques particularités.

La désindustrialisation est plus prononcée ainsi que la primarisation de l’économie, le chômage augmente davantage et les activités à temps partiel, précaires ont cru plus fortement, les revenus du travail de la fonction publique et du secteur privé ont baissé en terme absolu de telle sorte que l‘Argentine est le seul pays d’Amérique latine qui ait connu une évolution négative et inégale des revenus des travailleurs non qualifiés et qualifiés (à l’exception des 5 à 10% les plus qualifiés), les premiers baissant davantage que les seconds (voir graphique supra), l’augmentation de la pauvreté ne vient pas seulement du non emploi, du sous emploi (temps partiel) mais aussi du mal emploi (nouvelles conditions d’embauche et donc nouveau « parcours de vie ») alors qu’auparavant elle était générée par l’hyper inflation. Avec le surgissement de l’inflation depuis l’abandon à chaud du plan de convertibilité et les très fortes dépréciations de la monnaie nationale, l’essentiel de l’augmentation de la pauvreté est attribuable à la hausse des prix des biens de première nécessité.

La récession, qui dure depuis près de quatre ans, alimente à la fois une inégalité accentuée des revenus, une augmentation du chômage, une dégradation sensible de l’ensemble des services publics : santé, infrastructure et enseignement, une transformation des dépôts en pesos en dépôts en dollars , puis une frénésie à mettre « en toute légalité » son argent à l’extérieur de la part des agents les plus fortunés et surtout des entreprises pessimistes quant aux possibilités de sortie de crise, attirées par des taux d’intérêt conséquents et faisant des arbitrages en faveur des activités financières au détriment de l’activité productive, frénésie traduisant en fait un comportement rentier plus ancien qui n’a fait que s’accentuer avec la récession, des transformations de comptes en pesos en comptes dollars de la part d’une partie – la plus aisée probablement – des couches moyennes, puis des sorties de ces dollars vers l’Uruguay et les Etats unis, enfin, « l’homme suivant son argent », un exode massif d’argentins aisés vers différents pays d’Europe et surtout vers les Etats-Unis, mais aussi une émigration de nombreux travailleurs plus modestes à la recherche d’un travail et de revenus acceptables.

La transformation de cette récession en crise ouverte politique et économique depuis fin décembre 2001, a précipité ces tendances lourdes et provoqué un choc de pauvreté .

pobreza

Le choc de pauvreté

Le nombre de pauvres atteint déjà 15,251 millions de personnes, dont 6,312 millions d’indigents, sur une population de trente six millions de personnes en octobre 2001, les perspectives pour mai 2002, établies à partir d’un scénario comportant une inflation faible et une chute de l’activité économique de 5% sont de 17,167 millions, dont 7,106 millions d’indigents (Informe de la situacion social, Siempro y Desarrollo Social, feb.2002), soit deux millions de plus en quelques mois, or on sait aujourd’hui que ce scénario établi par le gouvernement Duhalde à la veille de la venue de la délégation du FMI, est « optimiste » : la chute du PIB sera pour 2002 dans les voisinages de -15% et l’inflation bien plus élevé que celle prévue.

La pauvreté devrait donc s’accroître bien davantage et ce d’autant plus que les prix de produits de base constituant le « panier » de consommation du pauvre augmentent plus vite que les prix des autres produits. L’estimation officielle de l’inflation, sur laquelle a été établie le budget, était de 15% pour 2002. Elle est passée début avril à 45/50%. Selon la Sociedad de Estudos Laborales (Clarin du 9 Avril 2002)), il y aurait eu une augmentation du nombre de pauvres dans le Grand Buenos Aires de 1,650 millions d’octobre 2001 à Avril 2002, soit au total quasiment six millions de pauvres, dépassant de un million le nombre de pauvres atteint en 1989, année où l’hyperinflation conjuguée à la crise avait produit le chiffre le plus élevé de pauvres.

Ce nouveau « record » représente 49,8% de la population. La hausse des « indigents » (pauvreté extrême) est encore plus forte et leur pourcentage dépasse en Avril la moitié du nombre total de pauvres, soit un peu plus de trois millions.

Selon les auteurs de ce rapport 80% de l’augmentation de la pauvreté serait attribuable à l’accélération de la hausse des prix et les 20% restant à l’augmentation du chômage durant cette période. Fin Mai, l’INDEC a donné de nouvelles évaluations pour Mars 2002, établies à partir de modes de calcul légèrement différents (une famille – soit deux adultes et deux enfants - est considérée comme indigente si en mars son revenu est en deça de 208 pesos par mois, pauvre si ce revenu est en deça de 485 pesos).

Selon ces critères, le nombre de pauvres aurait augmenté de plus de 1,5 millions en cinq mois – soit trois cent mille en moyenne par mois -, passant à 42,6% de la population en Mars 2002 et le nombre d’indigents se situerait à la même date 15 ,7% de la population. La raison principale de ces augmentations est la hausse beaucoup plus rapide que l’inflation des prix des biens composant le « panier » de biens de base définissant la ligne d’indigence.

La difficulté de sortir de cette situation est double. Il n’y a pas de sortie économique, ou encore technique, de la crise : la crise est devenue politique et c’est à ce niveau qu’elle peut et doit être résolue. La sortie économique, passant par le Politique reconstruit sur les cendres des précédents gouvernements et peut être sur les mobilisations populaires, est extrêmement difficile.

L’ensemble des économies latino américaines a connu et connaît une orientation libérale des ses politiques économiques depuis le début en gros des années quatre-vingt-dix, mais l’Argentine s’est distinguée des autres pays en perdant quasi complètement la possibilité d’avoir une politique monétaire autonome avec l’institutionnalisation du plan de convertibilité – connu à l’étranger sous le nom de « currency board » (voir encadré) - par Cavallo en 1991 et donc l’abandon d’une politique de change réel.

De ce fait elle est devenue un véritable laboratoire de l’ultra libéralisme, laboratoire dans lequel les « cobayes » sont les Argentins et les bénéficiaires de cette politique, les laborantins, c’est à dire dix pour cent approximativement de la population. Les « cobayes » ont pu bénéficier pendant un temps de cette politique et l’ont appuyé, mais depuis l’effet tequila (la contagion de la crise mexicaine dans la seconde décennie des années quatre vingt dix ), ils en souffrent terriblement.

En deux mots, la fixité du taux de change réel implique nécessairement une très grande flexibilité de la main d’œuvre ( salaire, condition de travail) puisque ce qu’on ne peut pas obtenir en terme de compétitivité par la manipulation des changes réels (dévaluation) doit l’être sur le coût du travail lorsque le niveau de la productivité est trop faible relativement à celui des Etats Unis et que sa croissance, bien qu’élevée reste insuffisante eu égard à cette contrainte de compétitivité ; une flexibilité des dépenses publiques vers le bas, déjà réduite « aux acquêts… » lorsque les devises n’entrent pas suffisamment dans le pays.

Ces deux effets génèrent des effets cumulatifs à la baisse du PIB dans la mesure où l’économie reste, malgré son ouverture commerciale plus forte que par le passé, relativement fermée. C’est ce qui explique que l’Argentine ait connu une récession si longue : celle-ci s’inscrivait dans un cercle vicieux : plus la récession durait, plus les chantres de cette politique cherchaient à réduire les salaires (mais aussi les faibles revenus des retraités pris en charge par L’Etat après le passage accéléré du système de la répartition à celui de la capitalisation) et les dépenses publiques, provoquant ainsi un approfondissement de la récession incitative à une montée en puissance des sorties de capitaux en toute légalité, une augmentation de la misère et une « rebellion » fiscale d’une partie des couches moyennes et des entreprises, une baisse importante des entrées fiscales.

La spécificité de la crise argentine s’explique certes en partie par la longue histoire du libéralisme, imposé par la dictature en 1976, mais surtout aujourd’hui par les particularités de sortie de crise inflationniste du plan Cavallo en 1991. Les pages qui suivent vont tenter de décortiquer la spécificité de cette crise et l’irresponsabilité de ses dirigeants en centrant l’analyse sur quelques points.

Nous montrerons que le plan de convertibilité a agi comme un véritable piège dont il devenait de plus en plus coûteux socialement de sortir à mesure que le temps passait : la flexibilité du travail avec son cortège de précarisation, travail à temps partiel, réduction des salaires réels s’est imposée de manière quasi caricaturale ; l’économie s’est fortement internationalisée, surtout du côté des mouvements de capitaux (investissements étrangers directs, investissements de portefeuille), les sorties de capitaux se sont multipliées d’autant plus facilement que le taux de change réel restait apprécié et que le comportement rentier des entrepreneurs était stimulé par des arbitrages en faveur des placements financiers se substituant de plus en plus aux investissements productifs. Ces sorties, communément appelées fuites, sont évaluées à 106 356 millions de dollars au début de 2002 selon l’Indec , chiffre que certains considèrent comme sous évalué , et qu’on peut mettre en rapport avec la dette publique 138 983 millions de dollars à laquelle on doit ajouter la dette privée : 55 893 millions de dollars à la fin du troisième trimestre de 2001 (données de la BCRA).

La crise amplifie les effets désastreux de ce plan sur le travail et le non travail (en février 2002 le chômage est de 18,3% auquel on peut ajouter le sous emploi total de 16,3% selon l’INDEC), la hausse des prix s’accélère et un véritable choc de pauvreté apparaît. Une véritable rupture avec la logique libérale est nécessaire, ce n’est pas semble-t-il le chemin pris par le Gouvernement, soumis à de très fortes pressions du Fonds Monétaire International. Le Plan de convertibilité fonctionne encore comme un piège : la dévaluation à chaud, l’instauration d’un taux de change libre sont loin de suffire pour sortir de ce piège.

L’étude des causes de la crise permet de comprendre pourquoi l’Argentine ne peut sortir de ce piège sans opter pour des mesures radicales et met en lumière la responsabilité criminelle de ceux qui ont dirigé la politique économique de ce pays.

I. Le plan de convertibilité : un coût social chaque jour plus élevé et une difficulté croissante d’échapper au piège de la convertibilité

La brèche de la productivité entre l’Argentine et les Etats-Unis, après avoir augmenté dans les années soixante dix et quatre vingt, s’est resserrée ensuite. Cette dernière évolution a eu lieu alors même qu’aux Etats Unis la croissance de la productivité du travail s’accélérait dans les années quatre vingt dix.

Tableau 1 : Evolution de la brèche relative de la productivité du travail dans l’industrie latino américaine par rapport à l’industrie américaine

1970 1980 1990 1996
Argentine 0,42 0,41 0,55 0,67

Source : Katz (2000) Reformas estructurales, productividad y conducta tecnologica en America Latina, Fondo de cultura economico

Selon Frenkel et Rozada, l’accroissement de la productivité serait du, entre 1990 et 1997, pour 47% à l’augmentation de la production et à l’utilisation plus intensive des capacités de production ; les changements technologiques, les modifications de l’organisation du travail expliqueraient pour 53% cette augmentation. La relation entre l’accroissement de la productivité et le degré d’ouverture serait d’autant plus robuste que l’ouverture serait réduite et aurait peu progressé, de telle sorte que la productivité aurait davantage augmenté dans les branches peu ouvertes que dans celles qui le seraient davantage. Les branches qui ont le mieux résisté aux importations seraient donc celles où a le plus augmenté la production, et ce faisant la productivité.

Cependant l’accroissement de la productivité est tributaire de l’ouverture de l’économie : pour résister à l’ouverture brutale à la concurrence étrangère et à la suppression des nombreuses subventions, il fallait à la fois que ces entreprises aient un niveau technologique, de salaire tel qu’elles soient relativement compétitives, sinon elles auraient disparu, ainsi qu’on a pu l’observer dans de très nombreux cas. L’éradication d’une partie importante de l’appareil industriel, et son remplacement par des importations, à un coût social très élevé, a été d’autant plus important que le tissu économique sortait plus ou moins obsolète de la crise hyperinflationniste des années quatre vingt, qu’il subissait une concurrence accrue avec l’ouverture brutale des frontières et la quasi disparition des subventions et de la politique industrielle.

Aussi, seules les entreprises ayant le moins souffert de la « décennie perdue » - l’expression est de la Cepal et désigne cette période des années quatre vingt – pouvaient résister à la condition qu’elles utilisent les dernières technologies, qu’elles substituent la production locale de biens d’équipement et produits intermédiaires par des biens importés. On peut donc dire qu’indirectement l’ouverture croissante a stimulé les accroissements de productivité en augmentant la contrainte de marché et de coûts.

Le coût unitaire du travail, pertinent pour l’analyse de la compétitivité-prix, prend en compte deux autres variables : le taux de salaire et le taux de change réel. Avec le succès rencontré par les plans de stabilisation, le taux de change réel s’apprécie dans la mesure où le taux de change nominal reste fixe, comme cela est prévu par le plan de convertibilité avec l’identification du peso au dollar. Cette appréciation en terme réel en effet résulte de l’écart décroissant d’inflation entre les Etats Unis et l’Argentine, c’est à dire du passage de l’hyperinflation à une inflation comparable à celle des Etats Unis..

Des mini-dévaluations à froid auraient limité, voire annulé cette appréciation, mais elles l’ont rendu impossible par l’instauration du plan de convertibilité. L‘expérience argentine (1991-2001) est intéressante parce qu’elle met bien en lumière les effets négatifs de l’appréciation de la monnaie : déficit commercial dans le secteur manufacturier important, disparition de pans entiers de l’industrie nationale, re-primarisation de l’économie d’un côté, flexibilisation du travail, évolution des rémunérations salariales très en deçà de l’évolution de la productivité du travail quand elles ne sont pas négatives comme on peut l’observer surtout dans le secteur public, informalisation du travail croissante et donc perte des droits et des protections, criminalisation des conflits sociaux et tendance à l’atomisation du monde du travail.

Le plan de convertibilité (1991)

Le plan de convertibilité, mis en place en 1991, ressemble beaucoup au système dit du currency board imposé au siècle passé dans certains pays par l’Angleterre, puissance coloniale de l’époque. Ce système existe dans quelques petits pays de l’est et à Hong Kong. A la différence cependant de Hong Kong, deux monnaies coexistent en Argentine pour l’ensemble des transactions : le peso et le dollar. Ce système impose une contrainte forte à l’émission monétaire : celle-ci doit être strictement limitée à l‘entrée de devises..

La base monétaire (billets et dépôts des banques auprès de la banque centrale) doit avoir pour contrepartie des dollars. Dit autrement, chaque peso crée doit avoir sa contrepartie en dollar et donc si l’entrée de dollars fléchit, l’émission de crédit, d’origine publique (déficit budgétaire) ou privée (crédit aux entreprises et aux particuliers) devrait suivre.

La Banque centrale cesse donc d’être le prêteur en dernier ressort et refuse de refinancer (réescompter) des crédits faits par les banques lorsque des entrées de dollar ne sont pas suffisantes. On peut donc considérer que si les banques peuvent créer de la monnaie comme toute banque en accordant des crédits, leur refinancement auprès de la banque centrale dépend de l’entrée de dollars, ce qui peut freiner leur volonté d’accorder des crédits à l’économie lorsque les entrées de devises sont insuffisantes, à moins qu’elles acceptent de prendre des risques importants.

Les banques ont donc structurellement un problème de capitalisation et elles ne peuvent faire face aux demandes de liquidité s’il y a insuffisamment de dollars nouveaux et si les épargnants demandent la conversion de leurs dépôts en cash : Les dollars virtuels ( d’un montant approximatif de quinze milliards en février 2002 ) qu’elles créent à partir des dollars déposés (multiplicateur de crédit) ne peuvent être financés et donc existés si un besoin de liquidité se fait jour. C’est ce qui explique fondamentalement que les banques ne peuvent convertir leurs dépôts en dollars en dollars effectifs.

D’une manière générale cette contrainte va peser lourdement sur les possibilités d’emprunt et poussera le gouvernement à chercher « un déficit zéro » de son budget, précipitant la récession, la faisant durer et la transformant en crise ouverte. Ce problème était déjà apparu, avec une gravité moindre, en 1995 lors de l’effet tequila : plusieurs banques avaient du être recapitalisées, avec l’aide du FMI, de nombreuses banques ont disparu. C’est, d’abord la conversion de plus en plus massive des dépôts en pesos en dépôts en dollars, signe avant coureur de la défiance vis–à-vis de la politique du gouvernement à surmonter les difficultés et à rétablir la croissance, puis la demande de conversion de ces dépôts en argent liquide qui a conduit le dernier gouvernement de De la Rua a imposer le corralito et ce faisant à détruire la confiance vis-à- du système bancaire.

L’étude de Frenkel et alli, déjà citée, analyse dans le détail les évolutions du salaire, des prix, de la productivité pour l’industrie dans son ensemble et branche par branche. Le salaire réel, pour l’ensemble de l’industrie, est 3% supérieur en 1996 à celui de 1991 (année du Plan de Convertibilité) et 23% inférieur à celui de 1990 et à celui de 1986-90. L’indice des prix en dollar constant en 1996 est supérieur de 1% à celui de 1991 et 14% supérieur à celui de 1986-90. Le salaire réel en dollar constant en 1996 est de 40% supérieur à celui de 1991, de 59% à celui de 1990 et de 65% supérieur à celui de 1986-1990 à cause de l’appréciation en terme réel du dollar par rapport au peso. L’écart est donc considérable entre le salaire réel et le même exprimé en dollar constant.

Bien que la productivité ait fortement augmenté, elle ne parvient pas à compenser cette hausse des salaires réels exprimés en dollar constant. Le coût unitaire du travail en 1996 de 7% supérieur à celui de 1991, de 5% supérieur à celui de 1986-90, mais, exprimé en dollar constant, il est de 9% supérieur à celui de 1991 et de 21% supérieur à celui de 1986-90. La compétitivité de l’Argentine vis-à-vis du Brésil s’est donc effondrée lorsque le réal a été fortement dévalué par rapport au dollar en 1999 alors que le peso en terme réel restait apprécié.

De cette étude il résulte que les marges de manœuvre pour accroître la compétitivité sont réduites avec le Plan de convertibilité. L’amélioration de la compétitivité peut provenir de la réduction des salaires réels dans le but d’abaisser le salaire réel en dollar constant.

La tendance à la baisse des salaires et l’accroissement des inégalités

La réduction des salaires du secteur dit « ouvert », c’est à dire soumis à la concurrence internationale, commence mi-98 alors que la productivité du travail croit fortement à partir de mi-99. Il en résulte une baisse sensible du coût unitaire du travail en peso passant de 92 (base 100 en 1993) à 83 en 2001, soit une réduction d’un peu moins de 10% depuis la dévaluation du réal, réduction sensible mais insuffisante pour compenser la surévaluation en terme réel du peso par rapport au dollar et les effets de la dévaluation du réal (source Ministère de l’économie). Entre 1990 à 1995, les inégalités de revenu du travail augmentent dans la plupart des économies latino-américaines, mais en Argentine, les inégalités augmentent avec des salaires en baisse, à l’exception des revenus des travailleurs les plus qualifiés.

L’emploi devient de plus en plus précaire, le chômage augmente ainsi que le travail à temps partiel : en Octobre 1991 le taux de chômage était de 6%, il atteint 18,3% en octobre 2001, retrouvant le niveau atteint lors de la sévère crise de 1995 (18,4%). A ces chiffres, il convient d’ajouter le sous emploi qui, en octobre 2001 s’élevait à 16,3%. Le nombre de travailleurs ayant un emploi a baissé de 8,4% entre octobre 1999 et octobre 2001, le nombre des chômeurs a augmenté de 33,6% et celui des sous-occupés de 14,8 entre les mêmes dates. Les jeunes vont moins fréquemment que par le passé à l’école, tout en n’ayant pas accès à un emploi : en mai 1998 14,7% des jeunes de 19 à 24 ans n’allaient pas à l’école et ne travaillaient pas, ce chiffre passe à 19,5% en octobre 2001(source EPH et Indec) et 31,6% de cette tranche d’âge était au chômage.

source : E.Lora et M.Olivera, 1998 [1998] : « El Problema del Empleo en América latina : Percepciones y Hechos Estilizados », in BID [1998] : ¿Cual es el problema de empleo de América Latina y como Enfrentarlo ?, Séminaire de Cartagena, Colombie

Les 108 accords homologués par le Ministère du travail en 2001 contiennent des clauses qui réduisent les droits des travailleurs, 60% des accords prévoient une réduction des salaires soit par une augmentation de la durée du travail sans compensation, soit en amputant directement le salaire nominal. Les travailleurs doivent accepter la mobilité dite fonctionnelle, les horaires fractionnés, le versement des primes de fin d’année échelonnées dans le temps, des vacances en automne, des journées de douze heures, des périodes d’essai pouvant aller jusque un an, une réduction des indemnités en cas de licenciement et enfin une solution aux conflits…sans faire appel à la grève (source Pagina 12. du 23.1.2001). Ces accords, signés par les syndicats et approuvés par le Ministère du travail, seront remis en question par le Président Saa, successeur de DelaRua « démissionné » par les événements de décembre et son cortège de manifestants assassinés, durant sa première et dernière semaine de mandature.

Cette politique est déjà pratiquée avec l‘entrée en force de la flexibilité du travail et de la précarisation qui s’en est suivie pour de très larges couches de la population depuis 1994-1995. Au delà de l’aggravation de la situation sociale qu’elle provoque, elle a un effet récessif certain et elle n’est pas très efficace puisque l’essentiel de la hausse du coût salarial unitaire en dollar constant vient de l’appréciation de la monnaie nationale, parce que la dispersion des salaires et des prix en dollar constant entre les branches est moins élevée que celle de la productivité. Reste alors l’accroissement de la productivité du travail. Celui-ci est déjà élevé, mais l’écart de niveau avec les pays développés est encore conséquent et ne peut être éliminé rapidement, surtout avec le très faible effort en recherche développement entrepris.

Cet ensemble de données était prévisible. Il ne résulte pas d’accidents contre lesquels on ne peut rien, comme par exemple une crise économique dans les pays voisins, une détérioration des termes de l’échange ou bien une crise financière comme celle qui a eu lieu au Mexique en 1995 (effet Tequila) . Certes ces éléments influent, des contagions existent mais elles sont d’autant plus fortes que l’économie est « malade ». Mieux, en l’absence des ces « accidents », la détérioration sensible des conditions de vie et de travail de la grande majeure partie de la population et l’enrichissement d’une minorité couplé d’une amélioration provisoire de la situation d’une fraction des couches moyennes, étaient inéluctables. C’est cela le piège du plan de convertibilité.

La dynamique qu’il impose ne pouvait être que celle ci. La compétitivité dépend en effet des trois variables analysées : le niveau de productivité (bien faible par rapport à celui des pays développés), le niveau des salaires et le taux de change (qui s’apprécie en terme réel). Si l’écart des salaires avec les pays développés n’est pas « suffisant », et si le taux de change s’apprécie, les deux seules manières de combler l’écart important de productivité sont d’accroître la productivité et de diminuer les charges salariales, voire les salaires en terme réels.

L’accroissement de la productivité, même important, ne peut conduire à mettre à niveau la productivité dans le secteur industriel avec celle des pays développés avant un temps relativement long et à la condition que l’effort d’investissement soit conséquent (ce qui n’a pas été le cas, loin s’en faut), reste la diminution de la rémunération du travail . Celle-ci est inscrite dans la logique même de ce plan de convertibilité.

C’est ce qui explique fondamentalement la primarisation de l’activité économique : le secteur industriel tend à être éradiqué, les petites et moyennes entreprises ont de plus en plus de mal à résister à la concurrence externe. Les exportations se concentrent là où leur prix s’exprime directement en dollar (matières premières d’origine agricole et minière dont le pétrole) et où la part du travail est faible. La mécanisation, l’emploi de techniques transgéniques, pour produire du soja par exemple, connaît un essor sans précédent de même que l’utilisation massive d’engrais chimiques dans l’agriculture.

La hausse de la productivité qui en résulte détruit de nombreux emplois dans l’agriculture : une part importante des paysans quitte la campagne et va vers les villes et plus particulièrement les bidonvilles. L’agro-industrie subit également les effets de la concurrence extérieure et des dévaluations et tend à être moins manufacturée que celle de sa concurrente brésilienne plus compétitive. La concentration des activités dans des activités rentières ou para rentières traduit la primarisation de l’économie (pour une comparaison avec le Mexique, pays exportateur de pétrole, mais aussi de produits manufacturés, voir le tableau 2).

Tableau 2 :
Structure des exportations :
Pays d’Amérique du Sud, Mexique et Argentine.

(1985-1998, en %)

Structure des exportations

Amérique du Sud

85 90 95 98
Ressources naturelles 49,2 44,3 43,6 44,0
Biens manufacturés dérivés de
ressources naturelles
29,2 28,3 27,6 25,7
Biens manufacturés non dérivés
de ressources naturelles
19,7 26,0 27,1 28,5
Dont Basse technologie 8,2 10,6 10,1 9,0
Technologie moyenne 9,9 13,5 15,1 16,7
Haute technologie 1,6 1,9 2,0 2,8
Autres 1,9 1,4 1,7 1,8
Total 100 100 100 100

Mexique

85 90 95 98
Ressources naturelles 54,4 33,3 20,0 16,2
Biens manufacturés dérivés de
ressources naturelles
13,1 11,9 9,7 8,6
Biens manufacturés non dérivés
de ressources naturelles
29,9 51,3 66,9 71,9
Dont Basse technologie 7,1 13,8 18,0 20,1
Technologie moyenne 14,6 25,7 33,1 32,8
Haute technologie 8,2 8,0 15,8 9,0
Autres 2,7 3,6 3,4 3,3
Total 100 100 100 100

Argentine

85 90 95 98
Ressources naturelles 56,7 45,8 48,0 47,0
Biens manufacturés dérivés de
ressources naturelles
24,8 26,9 24,0 21,6
Biens manufacturés non dérivés
de ressources naturelles
17,7 26,4 26,8 30,4
Dont Basse technologie 9,0 11,9 10,6 8,7
Technologie moyenne 6,2 12,2 14,4 19,6
Haute technologie 2,5 2,3 1,9 2,2
Autres 0,8 0,9 1,2 1,0
Total 100 100 100 100

Sources : M.Mortimore, W.Peres (2001) [2001] : « La Competitividad empresarial en América Latina y el Caribe », Revista de la CEPAL, n° 74, août, et J.Katz, G.Stumpo (2001) : [2001] : « Regimenes Competitivos Sectoriales, Productividad y Competitividad International », Séminaire CEPAL/BID : « Camino a la Competitividad : El Nivel Meso y Microeconomico », Santiago du Chili,

Tableau 3 : exportations et soldes commerciaux

Export.fob Solde
1985 8396 4378
1990 12354 8628
1994 16023 -4139
1995 21161 2357
1996 24043 1760
1997 26431 -2123
1998 26434 -3014
1999 23316 -829
2000+ 26410 2558
2001++ 20504+++ 4909+++

Source : FMI.

A la différence de ce qu’on observe dans les autres économies semi-industrialisées la structure des exportations contient moins de produits manufacturés que par le passé et le poids des produits primaires augmente. La valeur des exportations dépend étroitement de l’évolution des termes de l’échange et de la dynamique de la demande dans les pays développés.

La pression sur les importations devient très forte, à défaut de production intérieure compétitive sur de nombreux produits, de telle sorte que les soldes positifs de la balance commerciale sont le résultat à la fois de la dynamique de ces exportations et de celle des importations. On comprend dés lors que la récession puisse jouer un rôle positif sur l’apparition d’un solde de ce type : c’est ce qui s’est passé avec celle ouverte il y a quatre ans. Profonde crise et fortes dépréciations de la monnaie nationale depuis fin 2001, ont permis le dégagement d’excédents commerciaux de l’ordre de un milliard de dollar pendant les premiers mois de 2002, grâce surtout à la chute drastique de importations.

II. Les sorties structurelles de capitaux :

La plupart des économies latino-américaines, et plus particulièrement le Brésil et le Mexique ; sont soumis à une vulnérabilité externe importante. Les turbulences macroéconomiques des années quatre vingt dix expriment l’incapacité d’harmoniser les besoins de financement avec les capacités de financement, malgré et à cause d’une internationalisation très prononcée de leurs économies, celles ci s’harmonisent avec la crise suscitée par une très forte manipulation des taux d’intérêt à la hausse suivie très souvent « à chaud » d’une dévaluation à chaud. Ces crises, dont le coût social est très élevé (montée de la pauvreté, effet d’hystérisis traduisant une incapacité à réduire celle-ci lorsque la croissance reprend pendant un certain temps), sont en général de grande ampleur et de courte durée.

Tel n’est pas le cas de l’Argentine, sauf en 1996 et grâce à une amélioration des termes de l’échange et à une conjoncture internationale favorable. C’est pourquoi on peut considérer que le cas Argentin confine à la caricature : avec le plan de convertibilité, le libéralisme a été imposé dans ses aspects les plus extrêmes. L’abandon des politiques de change et monétaire précipitent la crise et la font durer, installant l’économie dans un véritable cercle vicieux, lorsque les contraintes externes restent défavorables. L’appréciation de la monnaie conduit en Argentine à renforcer les comportements rentiers des entrepreneurs.

Le taux de formation brute de capital reste ridiculement faible - surtout si on ne tient pas compte des investissements dans la construction-, lorsqu’on le compare aux économies émergentes asiatiques. Les sorties de capitaux sont très importantes. Elles comprennent le paiement du service de la dette, commun à l’ensemble de ces pays, service en forte croissance avec l’augmentation vertigineuse du risque pays Argentine (plus de 4000 points à la veille de la crise), du paiement des royalties, et surtout du paiement des dividendes et du rapatriement d’une partie des profits des entreprises transnationales.

L’originalité de l’Argentine est qu’au total le besoin de financement des entreprises privées non financières est en de ça de ses capacités de financement, de telle sorte l’Etat doit augmenter ses capacités de financement en empruntant à l’étranger afin de financer cette brèche croissante. C’est que nous allons voir.

A. des profits considérables

Quatre tableaux permettent de comprendre l’ampleur de l’internationalisation en Argentine. L’entrée de capitaux au titre des investissements étrangers directs, suite aux privatisations massives et à l’effet d’attraction provoqué par la création du Mercosur est importante. Mais l’incapacité de la formation brute de capitaux nationale de suivre l’évolution le rythme de ces investissements directs une fois les premières grandes privatisations effectuées (4,8% en 1994 de la FBCF à 9,9% en 1996 et 9% en 1997) révèle une tendance rentière des entrepreneurs argentins : les capitaux étrangers se substituant pour partie aux capitaux nationaux. Les profits sont conséquents et la balance des paiements connaît une évolution défavorable que seule une récession peut freiner.

Tableau 4 : Investissements étrangers directs nets en pourcentage de la FBCF

1988-1993 1994 1995 1996 1997 1998
Argentine 7,1 4,8 7,3 9,9 9 7,3

Source : FMI

Tableau 5 : Investissements étrangers direct en millions de dollars

1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000
Argentine 2439 3218 2059 2480 3756 4937 4924 4175 21958 5000

Source : Cepal :Balance préliminar de las economias de America latina 2000 et FIDE.

Les données pour 2000 sont des prévisions. Le chiffre pour 1999 concernant l’Argentine pourrait prêter à erreur Cette hausse subite de l’IED résulte en grande partie de l’achat par une compagnie espagnole Repsol de la compagnie pétrolière déjà privatisée YPF et aux mains de fonds de pension américains. Cet achat s’est réalisé par achat-échange d’actions à New York et n’a pas donné lieu à des entrées nettes de capitaux, s’est traduite un montant équivalent, mais de signe négatif, dans la ligne investissement en portefeuille.

Tableau 6 :les 80 entreprises qui exportent le plus en 2000

Exportations dettes avec le système financier obligations négociables**
Nombre d’entreprises Millions de dollars Nombre d’entreprises Millions de dollars Nombre d’entreprises Millions de dollars
Associations 8 895,3 32 2947,7 33 6778 ,8
Groupes économiques 16 3639,3 17 2209,4 23 4995,6
Conglomérats étrangers 20 6526,1 12 1397,4 16 6552,4
Entreprises locales indépendantes 8 961,3 7 527,5 2 85
Entreprises transnationales 28 6286,5 11 801,3 6 375,4
total 80 18308,5 80 7955,7 80 18787,2
Total/Nation 69,3% 8,1% 99%

Source : E.Basualdo, M.Schorr et C.Lozano : Las transferencuias de recursos a la cupula economica durante la administracion duhalde, el nuevo plano social del gobierno, FRENAPO Mars 2002* dont une entreprise de l’Etat avec 77,3 millions de dollars de dettes vis à vis du système financier interne

**il s’agit des obligations négociables accumulée de 1990 à 1997 ; les associations caractérisent des consortiums, présents surtout dans les services publics ; les groupes économiques sont des conglomérats d’origine locale qui ont plus de 6 entreprises ; les conglomérats, même définition que précédemment sauf que la proprièté est étrangère ; les entreprises indépendantes n’ont pas une structure de conglomérat (elles contrôlent moins de 6 entreprises) ; les entreprises transnationales, se rapprochent des entreprises indépendantes mais avec une propriété étrangère.

La distinction entre les dettes envers le système financier et les obligations négociables est très importante. La première concerne des financements locaux (dette interne) en dollars surtout et la seconde des financements provenant des marchés financiers extérieurs (dette externe). Les premiers ont été « pesifiés » : leur dette interne a été convertie en peso au taux de change de 1 pour 1,40, les seconds ne le sont pas. Il en résulte une prise en charge partielle du risque de change par l’Etat pour les dettes internes dans la mesure où le taux de change tourne autour de 1 pour 3. La dette externe n’étant pas « pesifiée » pèse sur le bilan des entreprises peu exportatrices et sert d’argument pour négocier une hausse de leurs prix auprès du gouvernement : les prix exprimés en dollars au change courant ont en effet baissé considérablement à mesure que la monnaie nationale se dépréciait alors que les dettes externes en dollars nécessitaient toujours plus de peso pour être financées.

C’est le cas de toute une série de services publics (eau, gaz, téléphone), certaines entreprises privatisées menaçant d’arrêter, ou s’apprêtant à le faire (France Telecom par exemple) leurs comptes devant l’ampleur des déficits provoqués par la crise de change, déficits venant cependant après des années de d’excédents records.

L’orientation exportatrice des plus grandes entreprises leur confère un avantage certain auprès du gouvernement et plus particulièrement celles dont les prix de vente sont exprimés directement en dollars, comme c’est le cas des exportations de pétrole ou de matières premières agricoles ou minières. Elles peuvent « retenir » tout ou partie de leurs entrées en devises dans les banques étrangères. Elles se servent de cette menace pour à la fois exiger des hausses de leurs prix sur le marché intérieur dans le but de les aligner sur les prix externes exprimés en dollars, en soulignant qu’elles sont aussi fortement importatrices d’inputs - ce qui exact dans certains secteurs - dont les prix augmentent en peso à mesure que la monnaie se déprécie, et de limiter les impôts nouveaux que cherche à leur imposer le gouvernement dans le but de financer des programmes sociaux, de contrebalancer en partie la « rebellion » fiscale et maintenir un certain niveau de recettes.

L’efficacité de leur pouvoir de « lobbyng » est directement lié à leur possibilité de mettre à exécution temporairement – le facteur temps jouant ici un rôle important – leur menace de rétention à l’étranger de leurs recettes en devises, empêchant ainsi le gouvernement de disposer de devises nécessaires pour procéder aux importations. Si les importations ont chuté de 63% en février dernier, par rapport à février 2001, c’est certes en raison de la baisse drastique de la production industrielle (- 15,9%) et – 42,2% pour l’industrie du bâtiment, mais aussi parce que les entrées de devises ne s’effectuent pas au rythme souhaité alors que parallèlement les exportations connaissent un essor. C’est aussi ce qui explique que la balance commerciale dégage un solde positif considérable de l’ordre de un milliard de dollars par mois au début de 2002 (données de l’INDEC). Les entrées au titre des recettes d’exportation jouent un rôle important dans la logique de ce modèle, c’est ce qui confère un poids certain à ce pouvoir de « lobbye ». Rappelons que la sortie de »l’effet tequila » a été facilitée par des recettes d’exportation en forte hausse en 1996 provoquée par une amélioration importante des termes de l’échange. A l’inverse, la « contagion asiatique » de 1998 a eu des effets d’autant plus élevés que les termes de l’échange à ce moment se sont détériorés.

Tableau 6 : Evolution de la rentabilité des entreprises privatisées

secteur 1994 1995 1996 1997 1998 1999* Moy 94-99
Rentabilité sur patrimoine net 17,4 17,3 14,3 15,1 14 14,2 15,4
Concessions routières 40,3 26,6 19 23,8 19,1 S/D 25,8
Gaz narurel 13,7 11,6 10,1 10,5 10,2 10,3 11,1
Energie électrique -0,4 5,8 6,9 7,5 8,3 5,5 5,6
Téléphonie 13,3 13,5 10,3 12,4 15,1 13,3 13
Eau et services des égouts 20,1 28,9 25,4 21,1 17,1 27,6 23,3
Rentabilité sur ventes 11,3 13,1 12 12,7 11,9 12,7 12,3
Concessions routières 11,6 9,6 7,5 9,7 9,4 S/D 9,6
Gaz naturel 19,4 17 14,6 15,5 15,1 14 15,9
Energie électrique -0,4 7,5 8,8 9,3 10,1 6,5 7
Téléphonie 17 16,4 13,8 15,5 13,4 12,4 14,8
Eau et services des égouts 8,7 14,8 15,4 13,7 11,5 18 13,7

*calculé en excluant les concessions routières

source : flacso

Entre 1993 et 2000, les 200 entreprises les plus grandes du pays ont gagné 28,441 milliards de dollars. 57% de ces profits proviennent des 26 compagnies privatisées, 26,3% viennent 33 entreprises liées aux entreprises privatisées et 16,3% restant de 141 autres entreprises n’ayant aucune relations avec ces entreprises (source flacso). Ces cinq dernières années, alors que la déflation a été de 4%, la hausse des prix des services publics a été de 22%

Ainsi que nous l’avons souligné, le cas de l’Argentine confine à la caricature. Selon les travaux de D.Azpiazu (2001) , de 1992 à 2000 pour chaque dollar gagné par les 500 plus grandes entreprises privatisées, 80 cents sont expatriés . En 2000, au seul titre des profits et dividendes rapatriés plus de 1600 millions de dollars ont été expatriés et de 1992 à 2000, 8900 millions de dollars sont allés dans les maisons mères soit 55% de entrées au titre des privatisations. Lorsqu’on considère l’ensemble des rapatriements nets de ces profits et dividendes, au delà donc des 500 plus grandes entreprises privatisées, les chiffres sont les suivants : 2066 et 2524 millions de dollars pour les années 1997 et 1998 (+6,8%), auxquels il convient d’ajouter les intérêts nets de la dette qui passent de 6166 à 7608 millions de dollars entre les mêmes dates et les services nets liés à la balance commerciale qui passent eux de 4178 millions de dollars à 4281 . L’ensemble de ces déficits correspond approximativement à un peu plus de la moitié de la valeur des exportations. Le réinvestissement des profits par les investisseurs étranger correspond au tiers, voire au quart, des sommes remises à l’étranger au titre des dividendes et profits rapatriés. Les chiffres bruts sont éloquents : en 1997, 2842 millions de dollars et en 1998, 3353 millions de dollars ont été remis à l’extérieur alors que le réinvestissement des profits s’élevait respectivement à 815 et 697 millions de dollars pour ces années (Damill et alli, 2000) .

Annexe 1 : la balance des paiements argentine

balance paiement source : BCRA et FMI, le redressement de la balance des comptes courants à partir de 1998 jusque 2000 s’explique par la récession qui débute à ce moment et perdure jusqu’à l’abandon « à chaud » du plan de convertibilité fin 2001. Cette récession se traduit par une contraction des importations et une stabilisation des profits et dividendes rapatriés en terme absolu.

Annexe 2 : tableau 7 : dettes publique et privée de l’Argentine en monnaie étrangère (en millions de dollars) :

Années publique privée total DETTES SUR PIB
1980 (référence) 14459 12703 27162 13%
1982 crise de la dette 28616 15018 43634 52
1991 58185 8598 66783 35
1992 52900 12294 65194 29
1993 64060 18820 82880 35
1994 71913 24641 96554 38
1995 81209 31955 113164 44
1996 88937 36500 125437 46
1997 95543 50140 145683 50
1998 106527 58818 165345 50
1999 116212 60539 176751 62
2000 123608 61724 185332 65
2001 (9 premiers mois) 138983 55893 194876 71

Source : BCRA, pesos constants divisé par le type de change officiel moyen de change année, à partir de 1993, sont inclus les titres et bons aux mains des résidents

B : L’Etat à l’aide des entreprises pour financer leurs sorties nettes de capitaux

Les analyses de Damill et alli (2000) soulignent les contradictions nouvelles que l’Argentine a connu avec le Plan de convertibilité de 1991 à 2001. Il ne s’agit plus ici de centrer l’étude sur le comportement des entreprises multinationales et des entreprises privatisées, mais de l’élargir à l’ensemble des agents, à partir d’une analyse approfondie des comportements des agents publics et privés.

Depuis de nombreuses années, et sous l’instigation du FMI, la politique économique vise à réduire sensiblement le déficit budgétaire , quitte – à défaut d’inflation – à décréter une baisse des rémunérations en terme réel des fonctionnaires et une réduction sensible de la contribution de l’Etat au versement des retraites, un engagement demandé aux Etats de la fédération de geler leurs dépenses publiques pendant cinq ans. Les effets dépressifs d’une telle politique, démultipliés par le constat que l’Argentine malgré son ouverture récente reste encore une économie relativement fermée, ont été souvent soulignés sans parler de ses effets antisociaux à un moment où à la fois la pauvreté croît sensiblement - surtout chez les jeunes-, et la santé, l’enseignement publics se dégradent sensiblement.

Le déficit du secteur privé croît également et ses besoins de financement enflent. Dès lors ce sont les emprunts internationaux opérés par l’Etat qui permettent de « boucler » l’écart entre besoin de financement et capacité de financement du secteur privé , ce qui en terme plus abrupt signifie que s’il n’y avait pas les déficits publics il n’y aurait pas de financement du secteur privé. Limité l’un c’est se condamner, toutes choses étant égales par ailleurs, à ne plus pouvoir financer l’autre.

Tableau 8 : Soldes cumulés de la balance du compte capital et financier en Argentine

Secteur gouvernemental :(a) Secteur financier (b) Secteur privé non financier : (c) Solde du compte capital et financier a+b+c
1992-1998 43335 7746 6718 87276
1997-1998 16183 2271 15399 33853
1995 7639 2525 -3646 6518
1996 9883 -1048 3163 11998

Le solde cumulé du gouvernement avoisine 50% de l’ensemble des ressources obtenues par le pays sur les périodes 1992-1998 et 1997-1998, et davantage que celles obtenues par le secteur privé non financier, à l’origine de sortie massives au titre des revenus de l’investissement et de l’endettement privé. Cependant, une analyse plus fine (annuelle) révèle que les années où le secteur privé non financier ne parvient pas à capter suffisamment de ressources de l’extérieur, c’est l’endettement public qui compense ces insuffisances. Tel est le cas nettement en 1995 et 1996, années de crise et de sortie de capitaux en 1995.

Le solde de la balance des comptes courants (balance commerciale, balance des services : intérêts de la dette, tourisme, royalties, dividendes payés et transports – assurance) est profondément négatif. Il est intéressant de noter que cette évolution est surtout attribuable au secteur privé non financier.

Tableau 9 : soldes cumulé de la balance des comptes courants

Secteur gouvernemental : Secteur financier Secteur privé non financier : Soldes ces comptes courants
1992-1998 -21203 -4343 -37066 -62612
1997-1998 -8125 -1417 -17224 -26766

Lorsqu’on additionne ces deux tableaux par grand secteur (entrées de capitaux et sorties dues au solde négatif de la balance des comptes courants), on comprend que l’accumulation des réserves et les possibilité d’émettre des crédits, ne sont rendus possible que par les capacités de l’Etat de s’endetter à l’étranger (tab9). La libéralisation de l’économie et le maintien d’un taux de change fixe, d’un côté conduit à rechercher une flexibilité des dépenses publiques, sous entendu une réduction de celles–ci lorsque la croissance faiblit et que les déficits s’accroissent, et d’un autre côté poussent au développement du déficit public afin d’obtenir des ressources nécessaires pour combler les déficits du secteur privé non financier.

Tableau 10 : soldes des différentes balances externes

Secteur gouvernemental : Secteur financier Secteur privé non financier : Erreurs et omissions Solde de la balance des paiements variation de réserves)
1992-1998 22132 3403 -871 -5967 18696
1992-1994 2856 2775 4836 -2261 8206
1995-1998 19276 628 -5707 -3706 10491
1997-1998 8058 854 -1825 -376 6711

Si l’équilibre fiscal est obtenu, le gouvernement maintient le niveau de son endettement (l’endettement privé continuant à augmenter). Comme le souligne Damill et alli, d’un côté l’amortissement de la dette sera compensé par des entrées de capitaux d’un montant équivalent et le solde de sa balance capital sera nul ; d’un autre côté, le gouvernement devra se procurer des ressources pour assurer le service de sa dette. Il puisera alors dans les réserves s’il cesse de s’endetter, ce qui, toutes choses étant égales par ailleurs, comprimera fortement les créditsoctroyésetconstitueraunfacteurpourlemoinsnégatif à la croissance sauf si le secteur privé non financier peut se les procurer grâce à des entrées nettes de capitaux. Or ce dernier a besoin du gouvernement et de son endettement net (de son déficit) comme on vient de le constater pour se procurerdes capitaux dont il a besoin.

De plus, l’amélioration des fondamentaux de l’économie, et notamment l’équilibre fiscal, pourrait dans l’abstrait accroître la crédibilité du gouvernement devant les institutions internationales, abaisser le « risque pays », réduire les taux d’intérêt et être source d’entrées de capitaux, mais l’effet récessif provoqué par cette politique de contention des dépenses publiques et l’incapacité du secteur privé non financier à faire face à ses sorties de capitaux, rendrait cette situation inextricable. En conclusion, et il s’agit d’un beau paradoxe, l’équilibre fiscal entre en opposition avec les intérêts du secteur privé non financier ; le secteur privé a besoin des déficits de l’Etat pour se procurer des ressources à l’étranger dont il ne peut se passer. Evidemment tel ne serait pas le cas si ce secteur réinvestissait ses profits, développait des activités productives visant à accroître les exportations, en un mot si les entrepreneurs étaient un peu moins rentiers.

Conclusion :
Nous avons cherché à démonter la logique du modèle économique mis en place par le Président Menem et son Ministre des Finances en 1990. La mise en place d’une politique économique particulièrement libérale et surtout l’institution du plan dit de convertibilité ont permis d’éradiquer l’hyper inflation, de stopper dans un premier temps l’appauvrissement des plus pauvres et de stimuler l’activité économique.

A la différence d’autres grandes économies latino-américaines, comme le Brésil et le Mexique, le choix d’abandonner une politique de change active conduit à l’abandon de la souveraineté monétaire car la création monétaire est liée aux entrées de capitaux. Cette rigidité implique nécessairement une flexibilité accrue à la baisse, à la fois des dépenses publiques et du travail, pour que le système se reproduise dans ce cadre contraignant. Parallèlement, l’appréciation en terme réel de la monnaie nationale et l’impossibilité de l’ »effacer » par une dévaluation à froid, la flexibilité insuffisante des dépenses publiques et du travail par rapport aux contraintes de la compétitivité, stimule les sorties de capitaux de la part des entreprises privées et des agents d’une manière générale, oblige le gouvernement à rechercher des emprunts dans les pires conditions, en acceptant de payer des taux d’usure, lorsque les entrées de capitaux « spontanées » se font rares. Le cycle récessif s’installe et la difficulté de le rompre augmente à mesure que le cercle vicieux dans lequel entre l’économie s’impose.

Une telle situation ne se produit pas dans les autres économies. La libéralisation conduit certes à une domination de la finance internationale et à une suprématie du taux d’intérêt comme variable de régulation, mais la possibilité de jouer sur le change, y compris à chaud, permet de sortir d’une crise financière lorsque celle-ci se développe, au prix d’une récession certes, et à un coût social plus ou moins important. Tel n’est pas le cas de l’Argentine. L’économie est chaque jour plus corsettée par le plan de convertibilité. L’abandon de ce plan par une dévaluation ne suffit plus pour sortir de la crise car les effets de ce plan sont multiples et variés. La raréfaction des dollars se développe. Elle est due à une capitalisation insuffisante des banques et à la possibilité de rétention des avoirs à l’étranger du produit des exportations.

Le « miracle » économique » dont se vantait à l’époque le Président Menem et dont se félicitait le Fond Monétaire International a viré au mirage au bout de quelques années, puis au cauchemar. La libéralisation de l’économie sans recherche d’effets compensatoires et l’abandon consécutif de l’idée même d’un Etat régulateur ont provoqué une montée des inégalités, une dépendance croissante vis-à-vis de la finance internationale. Le maintien du plan de convertibilité a accentué ses effets et provoqué la mise en place d’un véritable piège. D’un côté le maintien de ce plan aggravait la situation, d’un autre son abandon impliquait un coût social et économique immédiat plus élevé que la poursuite du maintien de ce plan. Le court terme l’emportant sur le moyen terme, la fuite en avant tenant lieu de politique, la sortie de ce plan ne pouvait avoir lieu que dans a panique c’est ce qui s’est passé à la fin de l’année 2001. Il s’agit donc bien de la « chronique d’une crise annoncée ».

La responsabilité des gouvernants est double : d’un côté les effets régressifs de cette libéralisation accompagnée de ce plan se sont manifestés très vite et les gouvernants ont laissé l’ appauvrissement de la majeure partie de la population se développer et l’enrichissement d’une fraction réduite de celle-ci s’accroître, d’un autre côté, conscients du piège, ils ont préféré le gérer au quotidien, multipliant à la fois les concessions libérales vis-à-vis du Fond Monétaire International, concessions toujours considérées comme insuffisantes, et cherchant aussi à contourner certaines de ses exigences en laissant se multiplier des monnaies provinciales non convertibles, lourdes de menaces. La gestion au quotidien du piège de la convertibilité, plutôt que le courage politique de couper le « nœud gordien » a confiné au surréalisme et à l’absurde non seulement à cause des effets récessifs provoqués, mais aussi parce qu’elle s’est « opposé » aux « non dits » officiels du Fond Monétaire International d’abandonner le plan de convertibilité et d’opter pour des changes libres depuis 1999.

La crise ouverte fin décembre 2001 a coïncidé avec la venue d’une nouvelle équipe dirigeante au Fond Monétaire Internationale, beaucoup plus dogmatique que la précédente et exigeant une politique d’ajustement drastique. Le Fond Monétaire International a une responsabilité certes, ne serait ce que parce que les remèdes proposés peuvent « tuer le malade » au lieu de le guérir, mais ce serait une erreur d’en faire un « bouc émissaire ». La responsabilité principale de l’état actuel de l’économie et de la criminalisation de ses effets ne sont pas à rechercher dans l’attitude inflexible d’une institution internationale, mais dans celle des gouvernants et de la minorité qui a profité des politiques économiques mises en place, dans les périodes d’essor mais aussi et surtout dans les périodes de récession.