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"Quand la chance se détourne de toi, même les chiens te pissent dessus"

lundi 1er juillet 2002

ADoliLes marins ont leurs propres rythmes et dans leur relation avec la mer, ils savent à l’avance quand les choses vont devenir sérieuses et quand il faut se préparer à affronter la tempête. Un vieux pécheur racontait, voici déjà fort longtemps, les aventures fantastiques qu’il avait vécues. Toutes les histoires de pécheurs sont pleines de devinettes, mêlées de proverbes et de chansons où le réel et l’imaginaire font partie de la même réalité.

Ce vieux pécheur de rêves, d’espoirs et de poissons et même de quelques sirènes, vous faisait revivre dans ses histoires de jeunesse et d’âge mûr, non pas le fatalisme et les périls du large durant les tempêtes, mais plutôt ces heureux moments d’horizons lointains et de nuages chargés de souvenirs où tout s’entremêlait avec toute l’astuce et l’humour de celui qui a passé sa vie à affronter la mort. A force de lutter, il avait appris à assumer avec philosophie et résignation cette capacité de résistance que l’on acquiert quand on doit affronter les mauvaises rafales de vent.

Tout petit, on lui avait déjà enseigné qu’il ne faut jamais fléchir, car si tu faiblis, on va te vaincre et te soumettre, qu’il s’agisse des tempêtes, des hommes, des gouvernements, des banques ou de n’importe quelle pieuvre vivante qui passe par là. Tout dépend de ton habileté et du groupe humain auquel tu appartiens, de l’équipage sur lequel tu peux compter, de la sagesse et des prières pour survivre et de la capacité de résistance pour savoir ce qu’il faut faire. Il est nécessaire d’apprendre des autres, de savoir amarrer les cordages et de tenir la barre bien en main. Il faut la tenir ni trop fort, ni pas assez, mais juste comme il faut. En fait, le véritable secret, c’est de savoir parler à sa barque comme on parle à sa bien aimée, de lui murmurer des chansons tout près de son oreille de façon à l’enchanter et à pouvoir la séduire avec des vérités sorties du cœur, pour qu’elle t’emmène à bon port.

Mais lorsque la bourrasque était très forte, que la mer restait en furie et que les malheurs s’accumulaient sans cesse, le vieux pécheur avait alors recours à un large répertoire de grossièretés, accompagnées de prières. Il ne se retenait plus dans son jargon de marin, et lançait alors quelques aphorismes ou quelques pensées improvisées accompagnées, pour se donner du courage et ne pas faiblir, de grandes rasades de gin ou de rhum.

Voici un exemple de ces beautés idiomatiques peu compatible avec des oreilles fines et bien éduquées : « Quand la chance se détourne de toi, même les chiens te pissent dessus. ».

Ce vieux pécheur, c’était mon propre père, un Galicien immigré qui était arrivé jusque dans ces terres lointaines à la recherche d’un sort meilleur que dans son Combarro natal qui est pourtant un si joli petit village qui regarde la mer et que la mer contemple.

Je ne sais pourquoi, mais c’est peut-être à cause de mes gènes ancestraux ou pour tout autre raison inconnue, chaque fois que nous affrontons des tempêtes dans le pays, et elles sont nombreuses actuellement et nous mettent dans le pétrin, je me souviens de ce dicton du vieux pécheur qui a connu la pauvreté et a souvent dû lutter pour sa survie, mais qui pourtant n’a jamais oublié les étoiles et les constellations au-dessus de la mer.

L’Argentine est actuellement dans une de ces périodes où elle paraît affligée des sept plaies bibliques et où les tempêtes l’assaillent avec violence au risque de faire chavirer la barque. Les timoniers qui nous gouvernent sont craintifs et ont perdu le cap. Ils ne savent plus lire les étoiles parce qu’ils sont ancrés dans la médiocrité en espérant sans cesse l’aide du FMI et de la Banque Mondiale, sans se rendre compte que les bouées de sauvetage qu’on leur accorde sont remplies de plomb. Ils savent pourtant bien que le problème qui affecte le pays n’est pas économique mais qu’il est avant tout politique et que c’est seulement à partir de là qu’on peut trouver des solutions pour surmonter la crise actuelle.

La déprime qui envahit les Argentins est vraiment très forte. Nous avons perdu au Mondial de football, la pauvreté et la misère augmentent tous les jours, la faim touche les petits et les grands, le « corralito » bancaire bloque les avoirs des épargnants, les gens font la queue avec des casseroles à la main pour protester contre les banquiers et, en même temps, ils se précipitent pour acheter des dollars. Bref, c’est un mélange de sentiments contradictoires que l’on rencontre partout actuellement.

Pendant ce temps, le gouvernement regarde de tous les côtés et contracte des consultants nord-américains pour qu’ils s’occupent de la dette extérieure et qu’ils soumettent encore plus le pays. Une de ces officines de consultants est même celle d’Henri Kissinger, lui qui est accusé de graves violations des droits de l’homme en bien des endroits du monde et en particulier dans le coup d’Etat au Chili pour renverser Salvador Allende et qui a soutenu toutes les dictatures militaires.

Mais, comme si cela était encore trop peu avec toutes ces tempêtes qui s’abattent sur les Argentins, les députés et les sénateurs, servilement soumis au FMI et au gouvernement des Etats-Unis, auxquels ils obéissent comme s’il s’agissait de l’Oracle de Delphes, votent sous leur pression la Loi sur les Faillites et mettent un terme à la Loi de Subversion économique. Ces deux choses étaient réclamées par le FMI contre l’obtention d’un crédit incertain. En fait, leur véritable objectif, c’est d’obtenir l’impunité de tous ceux qui ont mis le pays à sac pour qu’ils puissent continuer à le dépouiller sans aucun danger d’être inquiétés.

Le vieux avait bien raison de dire : « Quand la chance se détourne de toi, même les chiens te pissent dessus ». En fait, des chiens de différentes races sont en train de nous pisser dessus pour marquer leurs territoires en exigeant le remboursement de la dette. Ils cherchent aussi à installer davantage de troupes des Etats-Unis pour imposer le contrôle social et une plus grande dépendance de tous ceux que les centres de pouvoir appellent « les états délabrés ». C’est-à-dire tous les pays qui ne répondent pas à leurs intérêts à eux et qui sont considérés comme des victimes propitiatoires. Pour cela, ils allèguent que ces pays ont besoin d’être gouvernés de l’extérieur car ils sont incapables de se gouverner par eux-mêmes. En fait, leur véritable objectif est la recolonisation de l’Argentine et de tout le reste du continent. A tout cela vient s’ajouter la voracité de toute cette faune de tous poils vraiment insatiable.

L’Argentine est un pays brisé mais qui possède de grandes possibilités et une bonne capacité productive. Il a de sérieuses réserves humaines avec des gens qui luttent pour qu’un autre pays soit possible. Cependant, n’oublions pas que c’est par l’intermédiaire de l’ALCA que le pays reste rattaché aux intérêts de l’Empire et que le dénommé « libre marché » existe seulement pour soumettre les peuples et non pour les libérer.

Cependant tout n’est pas seulement affaire de chance ou de malchance et tout ne va pas du seul côté vers lequel penche la balance. Il ne s’agit pas non plus de roulette russe avec un seul coup de feu possible. Le peuple n’est pas suicidaire. Ce qu’il veut, c’est vivre et être libre. La résistance sociale peut modifier le cours des choses, changer ce mauvais chemin qui mène vers la soumission et la dépendance, et empêcher que se désintègre l’unité du pays.

On a besoin de dialogue et d’unité entre les forces sociales qui sont décidées à résister et à créer de nouvelles alternatives politiques. Nous sommes arrivés aux limites de la tolérance avec les actuelles directions prises par les instances politiques.

« Qu’ils s’en aillent tous ! ». C’est le cri du peuple et de tous ceux qui pensent que devant les tornades il faut faire preuve de force et de créativité.

Un autre pays est possible. Nous devons changer de cap devant le désastre actuel et le risque de naufrage dans cette tempête qui secoue tout le pays. Tout dépend des équipages et de la façon dont ils tiennent en main la barre, ni trop fort, ni pas assez, mais juste ce qu’il faut pour que la barque arrive à bon port. Et surtout, il ne faut pas oublier l’humour, les chansons et l’espoir.

ADOLFO PEREZ ESQUIVEL